Bernard Arcand: la texture du monde

Suivant un engagement posthume, l’épouse de Bernard Arcand, Ulla Hoff, s’est chargée de terminer le manuscrit de l’anthropologue sur ses périples sud-américains, où il avait observé le mode de vie des Cuivas. Elle fut épaulée par l’anthropologue Serge Bouchard et Sylvie Vincent, une collègue d’Arcand.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Suivant un engagement posthume, l’épouse de Bernard Arcand, Ulla Hoff, s’est chargée de terminer le manuscrit de l’anthropologue sur ses périples sud-américains, où il avait observé le mode de vie des Cuivas. Elle fut épaulée par l’anthropologue Serge Bouchard et Sylvie Vincent, une collègue d’Arcand.

Serge Bouchard s’en souvient : son grand ami et complice Bernard Arcand parlait souvent des Cuivas. À la fin des années 1960, le regretté anthropologue québécois avait passé deux ans auprès de cette petite population de chasseurs-cueilleurs nomades vivant dans les Llanos, en Colombie. En 1971, sa thèse sur le sujet avait été soumise et acceptée. Toutefois, Bernard Arcand avait toujours souhaité en faire paraître une version littéraire, plus « accessible ».

Car pendant ses périples dans la vaste plaine herbeuse du nord-ouest de l’Amérique du Sud, Bernard Arcand avait observé le mode de vie des Cuivas, oui, mais surtout le monde à travers leurs yeux. « Beaucoup de ses commentaires sont branchés sur aujourd’hui, remarque Serge Bouchard. Que ce soit à propos des relations hommes-femmes, de la notion de travail, de la dépression nerveuse, du fait d’être heureux. »

En 2002, lors d’une année sabbatique en Californie, le respecté professeur a rédigé un premier jet de son manuscrit destiné au grand public. Il manquait la fin, mais « c’est correct, ne t’inquiète pas, avait-il dit à son épouse Ulla Hoff. Je vais le finir, je vais le finir ». En octobre 2008, on lui diagnostiquait un cancer. Trois mois plus tard, la maladie l’emportait. Il n’a jamais fini son livre.

Suivant un engagement posthume, Ulla Hoff s’en est chargée, épaulée par Serge Bouchard et Sylvie Vincent, une amie et collègue de Bernard Arcand avec qui il avait cosigné, en 1979, L’image de l’Améridien dans les manuels scolaires du Québec. « Il a fallu du temps, dit-elle. Sa mort est arrivée si soudainement. Nous étions assommés. Nous ne pouvions pas commencer à imaginer de faire un travail à l’intérieur de sa tête. »

De fait, le manuscrit, qui paraît chez LUX sous le simple titre Les Cuivas, a peu été retouché. Ulla Hoff y a ajouté, notamment, des photos prises à l’époque par son compagnon. Ainsi qu’une postface du professeur de l’Université nationale de Colombie Francesco Ortiz. Ce dernier fait un état des lieux de la situation toujours fragile du peuple au coeur du récit. Il livre également le grand message du texte inédit de Bernard Arcand : « Nulle société ne peut survivre si elle se fonde sur l’égoïsme ».

En introduction du livre, Ulla Hoff a également placé un texte magnifique, « Bernard, tel que je l’ai aimé ». Un texte dans lequel elle raconte sa rencontre par un soir d’octobre 1967 à Cambridge avec celui qui deviendra son mari.

L’histoire de ce coup de foudre est entrecoupée de lettres de son amoureux parti au loin, pour finir ses études sur le terrain. Par exemple, cette missive que le jeune anthropologue lui avait envoyée « d’un lieu nommé Mochuelo, dans la savane tropicale » en juillet 1968 :

« Je mets [cette lettre] dans les mains d’un Indien qui ira la porter en canot à l’hacienda d’un cow-boy colombien qui se rendra, lui aussi en canot, jusqu’à Cravo Norte où un avion militaire colombien vient régulièrement chercher la poste pour l’amener à Bogota. De là, ma lettre devrait se rendre à ton adresse au Danemark. »

Je ne sais pas si, du côté des morts, ils ont des nouvelles des vivants, mais si c’est le cas, il doit être ben content !

« Chaque fois que je recevais une lettre de sa main, c’était la fête. “J’ai des nouvelles de lui, il est encore en vie !” On maintenait la flamme, raconte madame Hoff. C’était toute une aventure. »

Les Cuivas se lit d’ailleurs comme tel. Un récit d’aventures. Les voyages en canot qu’effectue l’anthropologue-narrateur, les marches sur des kilomètres, les expériences de rencontres, de découvertes, de malentendus et de rires. « Il avait un sens de l’humour terrible ! » lance Serge Bouchard.

On le saisit dans ce livre, tout comme l’on saisit toutes les nuances, les différentes étapes de la prise de contact avec le peuple cuiva, les difficultés d’adaptation, les erreurs que l’on peut faire quand on arrive dans un lieu lointain et que l’on ne connaît pas encore les traditions. Une méthode anthropologique classique, à l’ancienne, impossible aujourd’hui, selon Serge Bouchard. « Les gens sont trop pressés, l’anthropologie de terrain s’est désagrégée. La texture du monde a changé. »

Le temps qui passe

La texture… voilà ce qui ressort de ces écrits où l’on sent la végétation, la pluie, les marais, les rivières, la chaleur, celle, humaine, comme celle du temps qu’il fait.

D’ailleurs, le temps, qui s’étire, se savoure, passe trop lentement parfois, semble avoir une signification différente dans ces pages.

Photo: Tiffet Illustration de Bernard Arcand

« De nos jours, le temps s’est compressé, remarque M. Bouchard. Nous sommes dans la consommation. Les cultures sont devenues des étalages chez Costco. “Je suis allé en Malaisie, je reviens de Thaïlande, j’ai été en Amérique du Sud, j’ai fait du trekking sur la Terre de Feu, j’ai vu des Patagoniens.” »

Rien de tout cela dans cette ethnographie détaillée et humaine. « Plus personne au monde fait ça ! Vous savez qu’il y a eu le film Le dernier des Cuivas ? Eh bien, on pourrait dire qu’il y a eu un film Le dernier des anthropologues classiques, Bernard Arcand. »

L’appel de l’époque

En 1970, âgée de 20 ans, Ulla Hoff avait été rejoindre son amour québécois en Colombie, puis avait passé deux semaines chez les Cuivas. « Je ne sais pas comment Bernard avait fait, mais il était venu à ma rencontre avant même que j’aie passé la douane, raconte-t-elle. Nous étions si jeunes ! Il était parti à 23 ans avec, déjà, une maîtrise dans la poche. C’était un précoce ! »

Dans son texte, celle qui est devenue psychologue spécialisée en spectre de l’autisme rappelle le contexte historiquement bouillonnant de l’époque.

Celle de « la guerre du Vietnam, des révolutionnaires en Amérique latine, des grandes discussions sur les modèles sociaux, le marxisme, le communisme, le socialisme et le capitalisme, l’époque aussi des révoltes étudiantes, de la montée du nationalisme québécois, le pays de Bernard ! »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Serge Bouchard

Arcand qui fut, non seulement, le directeur de thèse de Serge Bouchard, mais également son coanimateur à l’émission Les lieux communs, sur les ondes de Radio-Canada. Les coéquipiers « allergiques à la pensée facile » s’y désolaient, par exemple, des « opinions minute formatées des chroniqueurs ».

Et ce, déjà en 1995. « Je m’ennuie tellement de lui… laisse-t-il tomber. Vous savez, Bernard avait une manie. Chaque fois que je faisais de la radio tout seul, il téléphonait pour me dire : “Je ne l’aurais pas expliqué ainsi”, ou parfois même carrément : “T’as été pourri !” Ha ! J’y pense encore. Après dix ans, j’attends toujours son coup de fil. »

Les Cuivas

Bernard Arcand, Lux éditeur, Montréal, 2019, 368 pages