«Pouvoir de détruire, pouvoir de créer»: l’exigence cachée de l’écologisme

Pour éliminer la domination de l’espèce humaine sur la nature, il faudrait aussi faire disparaître celle de l’humanité sur elle-même, rappelle le penseur Murray Bookchin.
Photo: Janet Biehl Pour éliminer la domination de l’espèce humaine sur la nature, il faudrait aussi faire disparaître celle de l’humanité sur elle-même, rappelle le penseur Murray Bookchin.

La jeune militante suédoise Greta Thunberg alerte l’humanité. L’homme de théâtre Dominic Champagne tente de convertir à l’écologisme la Coalition avenir Québec. L’urgence de remédier aux changements climatiques hante l’opinion. Mais le penseur américain Murray Bookchin (1921-2006) rappelle que, pour éliminer la domination de l’espèce humaine sur la nature, il faudrait aussi faire disparaître celle de l’humanité sur elle-même.

Originaire de New York, puis établi dès 1971 tout près du Québec, au Vermont, État peu urbanisé ouvert aux idées nouvelles, comme en témoigne l’itinéraire d’un autre New-Yorkais de gauche devenu vermontois, l’homme politique Bernie Sanders, l’ex-ouvrier autodidacte Bookchin a élaboré « une écologie sociale libertaire ». On vient d’en publier, enfin dans notre langue, des textes essentiels, préfacés par l’écrivain français Daniel Blanchard et rassemblés sous le titre Pouvoir de détruire, pouvoir de créer.

Les entraves de la propriété privée

Déjà, en 1969, à Manhattan, Bookchin lance un avertissement : « S’il ne se donne pas pour objectif principal la révolution […], le mouvement écologiste ne sera bientôt plus qu’une soupape de sécurité de l’ordre établi. » Le militant explique qu’il ne faut pas en rester « à une lutte réformiste contre la pollution ou pour la conservation de la nature — l’« environnementalisme — », mais « prendre en charge la terre de façon communautaire, en tant que collectivité humaine, et briser les entraves de la propriété privée ».

Si l’utopisme de Bookchin n’est pas sans se rapprocher un peu des idées de Marx, son rejet radical de « la hiérarchie comme telle » l’éloigne de toutes les formes de marxisme expérimentées par divers pays. L’originalité de fonder sa pensée sur le concept d’une domination destructrice de la nature qui serait le reflet de la domination, également destructrice, que les êtres humains, avides de profit matériel rapide, exerceraient entre eux, élève l’écologisme au rang d’une éthique.

La démocratie directe

Sa méfiance envers l’État-nation, pour lui responsable des guerres, l’amène à rêver à la démocratie directe que pratiqueraient villages et villes autogouvernés, écologiques et libertaires. Lucide malgré tout, Bookchin avoue, en 1993, qu’il s’agirait d’« un monde profus et bienfaisant que même Charles Fourier, le plus imaginatif des utopistes, n’aurait pu imaginer ». Mais il persiste à y voir la seule solution de remplacement à la perspective d’une planète détruite malgré les efforts d’un écologisme non vraiment social.

Au lieu de décourager les militants écologistes d’aujourd’hui, la pensée de Bookchin, précisément par son souci fou d’aller au fond des choses, ne pourrait que les stimuler. La tâche de rééquilibrer la nature sur toute la Terre est si gigantesque que le recours à l’irrationnel n’est pas superflu.

Extrait de «Pouvoir de détruire, pouvoir de créer»

L’écologie sociale se base sur la conviction que la quasi-totalité des problèmes écologiques actuels s’enracinent dans des problèmes sociaux de fond. Il s’ensuit que les problèmes écologiques en question ne sauraient être saisis, et encore moins résolus, sans une compréhension attentive de la société présente et de l’irrationalité qui y prévaut.

Pouvoir de détruire, pouvoir de créer

★★★ 1/2

Murray Bookchin, traduit de l’anglais par Helen Arnold et al., L’Échappée, Paris, 2019, 208 pages