«Barracoon», l’histoire de la dernière «cargaison noire»

Après l’éprouvante traversée de l’Atlantique, Kossola, aussi appelé Cudjo Lewis, raconte sa vie d’esclave dans l’Alabama, de 1860 à la fin de la guerre de Sécession.
Photo: Emma Langdon-Roche Après l’éprouvante traversée de l’Atlantique, Kossola, aussi appelé Cudjo Lewis, raconte sa vie d’esclave dans l’Alabama, de 1860 à la fin de la guerre de Sécession.

La diaspora africaine à destination des Amériques « constitue la plus grande migration forcée de l’histoire de l’humanité ». Même si les Britanniques et les Américains ont aboli la traite négrière respectivement en 1807 et en 1808, on estime à près de quatre millions le nombre d’Africains échangés, entre 1801 et 1866, contre des marchandises.

L’un d’eux, Olualé Kossola, alors âgé de 19 ans, embarqua en 1859 à bord du dernier navire négrier américain, le Clotilda, au départ de Ouidah, sur les rives du Bénin. Une centaine d’Africains et lui faisaient l’objet d’une transaction entre un contrebandier américain et un roi africain. Son histoire, exemplaire, est immortalisée dans Barracoon, qui, « telle une relique remontée du fond de l’océan, nous parle de survie et de persévérance ».

Soixante-sept ans après les faits

À la fin des années 1920, l’anthropologue afro-américaine Zora Neale Hurston (1891-1960) mena trois longs entretiens avec Kossola, aussi appelé Cudjo Lewis.

L’homme était l’un des derniers esclaves américains connus capables de raconter leur expérience : « Enfin quelqu’un vient demander qui c’est Cudjo ! Je veux lui raconter et peut-être qu’un jour, ce quelqu’un va aller en terre d’Afficky. […] Je veux que tu racontes partout ce que Cudjo a dit. »

Kossola livra un récit précis, mais un « peu brumeux sur certains détails », 67 ans après les faits. Dans une langue rythmée, il se confia avec enthousiasme, parfois avec réticence ou mélancolie.

Il évoqua l’assaut de son village par les femmes guerrières du roi du Dahomey, la marche forcée de trois mois qui s’ensuivit, puis le séjour dans les baraques (barracoons) de Ouidah. Ces bâtiments servaient au confinement des Africains destinés à être exportés vers l’Europe et les Amériques.

Après l’éprouvante traversée de l’Atlantique, Kossola raconte sa vie d’esclave dans l’Alabama, de 1860 à la fin de la guerre de Sécession. Affranchis, lui et les siens ont fondé, non sans difficulté, Africatown, un village aujourd’hui appelé Plateau (Alabama).

Un ouvrage resté inédit

Zora Neale Hurston acheva son manuscrit en 1931. Son éventuelle publication contraria les thuriféraires du renouveau de la culture afro-américaine de l’entre-deux-guerres. De fait, le récit stupéfiant et révoltant de Kossola montre les atrocités que s’infligèrent les peuples africains au profit de la traite d’esclaves, mais surtout la manière dont les Noirs américains ont ostracisé leurs semblables venus d’Afrique.

On critiqua aussi la décision de Hurston de recourir à l’anglais vernaculaire afro-américain plutôt qu’à un anglais plus classique. Elle a maintenu son choix par souci d’authenticité. Finalement, aucun éditeur ne publia « ces histoires de nègres » écrites en dialecte.

Document historique extrêmement rare extirpé des archives en 2018, Barracoon offre une contre-histoire du rêve américain, qui conserve l’oralité du langage parlé sans pour autant basculer dans la caricature. Kossola a ainsi pu « raconter son histoire à sa manière à lui ». Une histoire de servitude, d’horreur et de désarroi, d’espoir et de liberté.

Barracoon

★★★ 1/2

Zora Neale Hurston, traduit de l’anglais par Fabienne Kanor et David Fauquemberg, JC Lattès, Paris, 2019, 238 pages