«Soldats de la parole»: la plume et l’épée

Frank Westerman s’intéresse à sa façon au pouvoir des mots.
Photo: Nationaal Comité 4 en 5 mei Frank Westerman s’intéresse à sa façon au pouvoir des mots.

La République des Moluques du Sud, il est probable, dira peu de choses à la plupart des lecteurs. Mais après la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie en 1945 à Jakarta et l’écrasement de la rébellion par l’armée indonésienne, le gouvernement en réaction de l’éphémère république moluquoise sécessionniste et des milliers de soldats de l’« armée royale des Indes néerlandaises », précipités en une nuit du mauvais côté de l’Histoire, ont trouvé refuge aux Pays-Bas.

Avec le temps, nourris du sentiment d’être abandonnés par le gouvernement néerlandais et avec la crainte que leur lutte ne sombre dans l’oubli, des membres de la deuxième génération d’exilés moluquois ont décidé de faire bouger les choses à leur façon…

Ingénieur agronome de formation né en 1964, ancien reporter qui a couvert des théâtres de guerre — en ex-Yougoslavie et en Tchétchénie, notamment —, le Néerlandais Frank Westerman s’intéresse à sa façon au pouvoir des mots. Dans Ingénieurs de l’âme (Christian Bourgois, 2004), déjà, il nous racontait brillamment le destin de quelques écrivains soviétiques forcés de mettre leur plume au service d’une idéologie.

Comme ses livres précédents, Soldats de la parole se lit un peu à la façon d’un roman. Mêlant journalisme d’investigation, souvenirs personnels et récit imagé de quelques violentes prises d’otages orchestrées par des militants sud-moluquois aux Pays-Bas dans les années 1970, l’auteur tente de comprendre les motivations des uns et des autres.

Et l’époque était féconde, on l’a peut-être oublié : l’Europe a connu dans les années 1970 une longue vague d’attentats « inspirés par toutes les nuances de rouge ». La bande à Baader terrorisait l’Allemagne, l’Italie avait ses Brigades rouges et les Palestiniens frappaient un peu partout. Petit pays de 16 millions d’habitants, les Pays-Bas ont eux aussi connu des épisodes terroristes.

L’idée de ce livre a germé dans la foulée des attentats du 11-Septembre et le meurtre du cinéaste Theo van Gogh en 2004 par un islamiste. « Quel est le poids du parleur face au tueur ? Les mots peuvent-ils arrêter les balles ? Et quels mots ? » Pour toutes ces questions, mais aussi pour « que son découragement ne se transforme pas en cynisme », écrit-il, Frank Westerman a décidé de suivre une formation de médiateur à l’École de gestion des dangers et des crises.

Comment s’adresse-t-on à un terroriste ? Que peuvent les mots face à la terreur ? Existe-t-il des degrés de fanatisation, une limite au-delà de laquelle la raison n’a plus prise ? Des années 1970 à l’attentat de Charlie Hebdo, l’auteur mesure l’évolution de la terreur et des réponses qui leur sont apportées — de « l’approche hollandaise » conciliante au va-tout russe.

Alors, la plume ou l’épée ? Les deux ! « L’épée ne peut se passer des mots. Mais l’inverse est vrai également : la plume a besoin de l’épée », conclut-il.

Avec finesse, promenant son lecteur de tous les côtés, prenant soin d’éviter la polarisation — héritage sans doute de ses années de journaliste —, Westerman y examine les mécanismes humains qui contribuent à la marche de l’Histoire.

Extrait de «Soldats de la parole»

Après l’été 1977, à la suite de « l’automne allemand », l’approche hollandaise menace d’être définitivement enterrée. Au-delà de la frontière, la lutte entre la RAF et les forces antiterroristes atteint son paroxysme, elle est digne d’un thriller. La Hollande, avec ses méthodes douces, se retrouve isolée en Europe. N’est-il pas préférable d’opter pour la méthode : Tirer d’abord, discuter ensuite ?

Soldats de la parole

★★★ 1/2

Frank Westerman, traduit du néerlandais par Mireille Cohendy, Christian Bourgois, Paris, 2019, 336 pages