Une nouvelle adresse pour la bande dessinée québécoise

Renaud Plante et Marie-Claude Pouliot, les cofondateurs de la maison d’édition Nouvelle adresse
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Renaud Plante et Marie-Claude Pouliot, les cofondateurs de la maison d’édition Nouvelle adresse

Voilà de quoi renforcer la croyance ancienne selon laquelle chaque mort s’accompagne en ce bas monde d’une naissance. Alors que la maison d’édition La mauvaise tête informait la twittosphère le 29 mai dernier de la fin de ses activités après vingt livres publiés depuis 2012, une toute nouvelle maison d’édition annonce qu’elle verra le jour cet automne. Son nom ? Nouvelle adresse.

Ses fondateurs, eux, ne sont cependant pas du tout des nouveaux venus. Renaud Plante, directeur de Nouvelle adresse, a tenu les rênes de la maison Mécanique Générale de l’automne 2013 à août 2018, et sa collègue, la responsable de la promotion et de la commercialisation, Marie-Claude Pouliot, oeuvrait jusqu’en mai aux Productions Somme toute (propriétaires des Éditions Somme toute, de Tête Première et de Mécanique Générale). Ils se joignent à l’organisme d’économie sociale Front Froid, mis sur pieds en 2008 par l’éditeur Gautier Langevin.

Alors que Front Froid continuera de publier de la bande dessinée de genre, et reprendra le catalogue des Éditions Lounak, Nouvelle adresse creusera au rythme de deux à trois titres par saison le sillon de la bande dessinée d’auteur. Des auteurs avec qui Renaud Plante collaborait dans sa précédente demeure, dont Philippe Girard et Anne Villeneuve, l’accompagneront dans ce déménagement, amorcé essentiellement par désir d’indépendance.

« Si on regarde les maisons qui ont du succès en fiction — Ta Mère, Le Quartanier, Alto, Le Cheval d’août —, ce ne sont pas des structures énormes, observe-t-il. Ce sont des éditeurs qui publient moins et qui travaillent au maximum les titres. Je ne veux pas dire que les plus grosses structures ne travaillent pas assez les titres, ce serait totalement faux, mais nous, on souhaite se concentrer sur une quantité plus réduite de livres pour s’assurer que chacun d’entre eux trouve son public et que les gens deviennent des abonnés de la maison. »

« Une aventure insensée »

Porte-étendard d’une bande dessinée plus expérimentale, La mauvaise tête aura pendant sept ans contribué à la création d’oeuvres majeures (La muse récursive de David Turgeon) ou inclassables (le travail de Robert Marcel Lepage), en plus d’accompagner dans son émergence une nouvelle génération d’auteurs (dont Xavier Cadieux, Ariane Denommé, Alexandre Fontaine Rousseau et François Samson-Dunlop).

Le cofondateur de la maison, Sébastien Trahan, parle d’un « bilan financier catastrophique », attribuable entre autres à un désir de survivre sans aide institutionnelle. « On avait fait le choix d’une liberté éditoriale totale, plutôt que celui d’une certaine indépendance économique qui vient avec les subventions », explique-t-il en évoquant aussi l’usure de sa très petite équipe.

« Si Vincent [Giard] et moi, on arrête aujourd’hui, c’est parce qu’on n’a plus assez de plaisir pour continuer d’investir de notre propre poche comme on le fait depuis le début. On a tendu des perches à des gens, qui auraient pu vouloir reprendre le flambeau, et les réponses qu’on a reçues nous ont fait nous rendre compte à quel point c’était une aventure insensée, de porter un projet comme celui-là, en marge de nos vies quotidiennes, de nos autres jobs. C’était une aventure insensée, mais ça en prend, des gens insensés, sinon rien ne va se faire. »

Un marché développé au tiers

Malgré sa modestie et sa fragilité, le marché de la bande dessinée d’auteur n’aurait atteint que le tiers de son public potentiel, plaide Éric Bouchard, nouveau directeur éditorial de Mécanique Générale.

« Le milieu de la bédé québécoise est encore jeune et bourgeonnant. Il y a encore beaucoup de place pour des propositions venant de l’extérieur du milieu », estime celui qui entend amorcer des collaborations avec des gens de l’univers du théâtre, du design graphique, du cinéma et de la peinture, en plus de miser au cours des prochains mois sur quelques traductions.

Signe de l’optimisme de certains acteurs du milieu, les Productions Somme toute inauguraient en mars, avec la publication de La fille dans l’écran de Manon Desveaux et Lou Lubie, une maison baptisée Station T. Le pendant « plus pop » de Mécanique Générale se consacrera aussi aux livres illustrés et pratiques.

Autres signes ? Après une période de dormance, la maison Glénat Québec, qui donne dans la bédé de genre comme dans la bédé d’auteur, reprenait ses activités cet hiver en nommant Rebecca Lecours au poste d’adjointe éditoriale et commerciale. Des maisons associées à l’essai et à l’édition engagée, dont remue-ménage et Écosociété, lançaient quant à elles leur première bande dessinée au cours de la dernière année.

Selon le Bilan Gaspard du marché du livre au Québec, le rendement annuel des romans graphiques progresse d’année en année depuis 2014. L’année 2017 a été marquée par un bon de 43,4 % des ventes et 2018, par un bon de 36,8 %, pour des ventes totales de 367 580 $ (0,4 % de parts de marché contre 0,1 % en 2014). La bande dessinée comme catégorie générale comptait en 2018 pour 8,5 % du marché du livre, contre 6,1 % en 2014.

Combat constant

L’arrivée de ces nouveaux joueurs pourrait-elle mener à une saturation du marché ? « On n’est pas encore là, mais je vois mal comment il pourrait y avoir plus que quatre ou cinq éditeurs qui font strictement de la bande dessinée », pense Renaud Plante.

« C’est un combat constant de publier de la bande dessinée et de faire grandir le lectorat au-delà des gens qui sont déjà des fidèles du médium, souligne-t-il. Et tu ne peux plus juste te satisfaire des critiques dans les médias traditionnels pour ta promotion. À chaque titre, il faut se demander : « Qui pourrait être intéressé par ça ? » Il y a tellement d’offres culturelles, qu’il faut vraiment bien cibler à qui tu t’adresses. C’est ce qu’on a tenté de faire avec La vie d’artiste [Catherine Ocelot, Mécanique Générale, 2018]. On s’est dit : faut que les gens qui aiment lire, tout simplement, ne s’arrêtent pas au fait qu’il y a des dessins, comme c’est encore trop souvent le cas. »

Bien que plusieurs auteurs associés à La mauvaise tête puissent assurément se réfugier ailleurs (si ce n’est déjà fait), Sébastien Trahan espère que la bande dessinée plus marginale trouvera de nouveaux défenseurs. « Il faut que le vide créé par la disparition de La mauvaise tête soit rapidement occupé. Je peux juste souhaiter ça. »