«One-Trump-show» ou Donald Trump seul au sommet

Les méthodes de Wolff, qui ne confirme pas chaque citation par trois sources, ont souvent été disputées.Le reporter s’en moque un peu. Le travail qu’il fait, répète-t-il, est celui d’un écrivain: il raconte une histoire.
Photo: Gabriel Bouys Agence France-Presse Les méthodes de Wolff, qui ne confirme pas chaque citation par trois sources, ont souvent été disputées.Le reporter s’en moque un peu. Le travail qu’il fait, répète-t-il, est celui d’un écrivain: il raconte une histoire.

Après Le feu et la fureur, Michael Wolff dresse le portrait d’un Donald Trump seul au sommet dans État de siège.

Le 9 novembre 2016, Michael Wolff partait en vacances. C’est du moins ce qu’il avait promis à son épouse et à ses quatre enfants. Depuis des mois, le journaliste new-yorkais couvrait la campagne présidentielle de Donald Trump. Il était pourtant convaincu que Hillary Clinton l’emporterait le soir décisif et que, dès le lendemain, il pourrait enfin aller se reposer au loin avec sa petite famille.

Le 9 novembre 2016, Michael Wolff n’est visiblement pas parti en vacances. Il s’est plutôt remis aussitôt au travail. Depuis, il écrit sur Donald Trump, parle de Donald Trump, analyse Donald Trump. Sans arrêt. « Je suis épuisé. Officiellement épuisé, laisse-t-il tomber au téléphone. Une majorité du pays est épuisée aussi. Sans oublier le reste du monde. »

Le premier livre était sur le chaos. Celui-ci est sur l’effondrement.

Le reste du monde qui s’est par ailleurs intéressé par millions à son Fire and Fury (Le feu et la fureur). Un livre dans lequel l’auteur rend compte du quotidien chaotique à la Maison-Blanche depuis l’arrivée de Trump en ces lieux. Un lieu auquel Wolff a eu accès grâce au principal intéressé. Et où, pendant des mois, il a tout observé avant de se mettre à rédiger. Nul besoin de dire qu’à la parution du livre, en janvier 2018, la porte de ladite Maison lui a été montrée. Mais le journaliste affirme qu’il n’a pas cessé de recevoir les confessions pour autant. De gens ayant oeuvré aux côtés du président avant d’être lésés, renvoyés, expulsés par lui.

C’est d’ailleurs l’une des thèses qui mène État de siège, son nouveau livre consacré au 45e président des États-Unis. « La West Wing donne parfois l’impression d’être presque déserte. Trump est plus seul que jamais. » « Comme ils le disent dans la Maison-Blanche : on n’entend plus que des criquets », assure-t-il. Les criquets, et les monologues du président. Car, écrit Wolff, « le seul show qui ait jamais fonctionné pour Donald Trump, c’est le one-man-show. »

Soyons honnêtes, le sens du spectacle, Michael Wolff l’a aussi. Il prévient d’ailleurs dans sa préface : État de siège n’est pas un état des lieux politique, mais bien émotif. Et s’il l’écrit ici et maintenant, plutôt qu’avec le recul que lui permettraient quelques mois, voire années de réflexion, c’est que Donald Trump lui-même agit ici et maintenant. Les conséquences de ses actions, la suite, le lendemain, ne font pas partie de ses préoccupations, croit-il. « Personne n’est responsable de Donald Trump. Par conséquent, personne n’est responsable. »

«Trumpland »

Parlant de responsabilité, les méthodes de Wolff, qui ne confirme pas chaque citation par trois sources, ont souvent été disputées. Le reporter s’en moque un peu. Le travail qu’il fait, répète-t-il, est celui d’un écrivain. « Et le travail d’un écrivain est de raconter une bonne histoire. »

Ah ça, pour être une bonne histoire, c’en est toute une. « Elle est tout bonnement incroyable. Ahurissante ! Inimaginable ! énumère-t-il. Puissante, étrange, consternante… Et teintée d’humour ! Certes, c’est de l’humour noir, mais de l’humour tout de même. »

Sans oublier que c’est une histoire que tout le monde veut raconter. Notamment Steve Bannon, ex-conseiller stratégique de Donald Trump, qui a dirigé sa campagne présidentielle. Une source controversée, que le journaliste de 65 ans remercie dans État de siège, le qualifiant carrément de « Virgile lui ayant permis d’explorer les tréfonds de Trumpland ». « D’un point de vue naratif, la relation que Bannon entretient avec Trump est fascinante, captivante, unique. » (Oui, M. Wolff aime les adjectifs qualificatifs.) « Ces deux gars-là s’aiment, se détestent, sont attirés l’un par l’autre, repoussés l’un par l’autre, ont besoin l’un de l’autre, ne peuvent pas se sentir l’un l’autre. Du point de vue d’un auteur, c’est assez… délicieux. »

Délicieux comme l’est le témoignage d’Erik Whitestone, ingénieur du son ayant travaillé 14 ans auprès du futur président américain, qui animait alors la téléréalité The Apprentice. Vous regardiez cette émission, M. Wolff ? « Jamais. Du moins, pas jusqu’à ce qu’il devienne président et que je me dise oh mon dieu, j’avais clairement manqué un événement politique et culturel majeur de notre époque. »

Car la culture pop déteint sur cette présidence. L’auteur note par exemple que le mariage entre Melania Trump et son époux est fréquemment qualifié à l’interne « d’arrangement à la Katie Holmes et Tom Cruise ». Il mentionne également que l’ex-conseiller juridique Don McGhan avait pour habitude de citer Taylor Swift quand les choses allaient mal à la Maison-Blanche. Plus précisément, la chanson This Is Why We Can’t Have Nice Things. « Voilà pourquoi nous ne pouvons pas avoir de jolies choses. » Quand les politiciens en sont rendus à paraphraser des stars de la pop pour rendre compte de la situation… « Exact. C’est que c’est la folie. Et qu’on est rendus ailleurs. » Ailleurs, c’est-à-dire à l’extérieur de la Maison-Blanche. Là où, selon M. Wolff, tout le monde se demande : « Mais que diable se passe-t-il là-dedans ? » « Mon travail est de montrer : c’est ÇA qui se passe. C’est de ÇA que les choses ont l’air. C’est comme ÇA qu’elles sonnent, même. Voici comment Donald Trump parle, voici comment les gens autour de lui s’expriment. »

Et ils s’expriment parfois de façon extrêmement vulgaire. Quand ils parlent des femmes, notamment. Un chapitre entier est d’ailleurs consacré à cette « relation un peu tordue » que Donald Trump entretient avec elles. Le titre ? Simple : Women. « Il les voit uniquement en tant qu’arm candy. Comme des trophées. À l’exception de son épouse et de sa fille, les femmes le perturbent. Il les place donc perpétuellement dans des situations dégradantes. »

Ainsi, dans État de siège, Michael Wolff dépeint le président se vantant de ses exploits sexuels. La plupart du temps, avec ses propres employées. Et la plupart du temps, sans générer de réaction. « Autour de lui, on dit “bah, c’est juste son parler de vestiaire habituel.”»

Depuis la sortie du livre, l’auteur a été critiqué pour avoir rapporté les propos avilissants du président. Notamment ceux qu’il a tenus à l’égard de Hope Hicks, alors directrice des communications. « Des journalistes m’ont sermonné : “Mais pourquoi racontez-vous ça dans votre livre, M. Woff ? !” Franchement, parce que je pense que c’est une information importante ! Si le président des États-Unis dénigre fréquemment les femmes, nous devons le savoir ! »

Savoir aussi que les choses vont de mal en pis : « Le premier livre était sur le chaos. Celui-ci est sur l’effondrement. » L’heure n’est pas à la rigolade, donc. Mais pour finir sur une note positive : comment a-t-il réagi lorsque Fred Armisen l’a personnifié dans un épisode de Saturday Night Live ? Plus précisément : lorsque l’humoriste s’est moqué des prétendues libertés que le journaliste a prises avec la vérité dans Le feu et la fureur ? « C’était un grand moment pour moi. Mes enfants se sont enfin rendu compte de mon existence. »

État de siège

Michael Wolff, Éditions Robert Laffont, Paris, 2019, 396 pages

En librairie le 14 juin.

3 commentaires
  • Marcel Vachon - Abonné 10 juin 2019 08 h 36

    Comment parler d'un fou.

    Michael Wolff risque un jour d'écrire un livre dont le titre pourrait être:
    "Ce président qui a été à l'économie et à la paix ce que Hitler a été à l'humanité"
    Pauvre nous.....

  • Jacques Maurais - Abonné 10 juin 2019 09 h 09

    Problème de traduction

    «Parler de vestiaire» ? On voit tout de suite que c’est une traduction de locker room talk.
    En français, en pareil contexte, on parle plutôt de propos de corps de garde ou de langage de corps de garde

  • Claude Gélinas - Abonné 10 juin 2019 10 h 41

    La honte de l'Amérique !

    Du jamais vu pour la plus grande puissance du monde. Un spectable perpétuel, la multiplication de tweets vengeurs. Ce grossier personnage que certains qualfient de voyou et de moron ( Rex Tillerson) est reconnu comme un narcissique menteur pathologique.

    Il ne reste plus qu'à espérer que ses obsturcions répétées à la justice ainsi que la multiplication des enquêtes de corruption le concernant se transforment en actes d'accusation puis, quel soulagement à sa démission ou à sa destitution.

    Le plus surprenant c'est de constater sa popularité de même que le soutien des évangélistes qui soutiennent que Trump est l'exemple d'un pêcheur qu'il faut soutenir et sauver mais qu'il ne faut pas condamner. En outre son soutien inconditionnel envers Israël qui ne respecte aucune résolution de l'ONU de même que son rôle de marionnette envers l'Arabie saoudite font de lui un Président atypique sans oublier le peu de respect pour les alliés de jadis.