Prix des critiques littéraires des collégiens: les cinq finalistes enfin dévoilés

Les collégiens ont élu le roman de Jean-Christophe Réhel en avril dernier, à Québec.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les collégiens ont élu le roman de Jean-Christophe Réhel en avril dernier, à Québec.

Le 17 avril, une soixantaine d’élèves provenant de collèges du Québec, de Chicago et de Marseille a décerné à Ce qu’on respire sur Tatouine (Del Busso), de Jean-Christophe Réhel, le 16e Prix littéraire des collégiens. Rappelons que Créatures du hasard (Le Cheval d’août), de Lula Carballo, Les villes de papier (Alto), de Dominique Fortier, De synthèse (Alto) de Karoline Georges, et Querelle de Roberval (Héliotrope), de Kevin Lambert, étaient également en lice pour ce prix.

En parallèle au Prix littéraire des collégiens, les élèves étaient invités à participer au Prix des critiques littéraires des collégiens. L’édition 2019 a connu un vif succès puisque pas moins de 73 critiques ont été soumises au jury composé de Julie Gagné, enseignante et coordonnatrice au cégep régional de Lanaudière à L’Assomption, de Daniel Gosselin, enseignant au cégep Vanier, et de Louise-Maude Rioux Soucy, directrice adjointe de l’information et responsable des pages culturelles au Devoir. Cette semaine, Le Devoir vous présente enfin les cinq meilleurs textes (un par livre finaliste au Prix des collégiens) de la cuvée 2019.

Un dernier souffle d’espoir

Ce qu’on respire sur Tatouine

Solitude. Désert. Abandon. Trois termes qui définissent l’existence du narrateur du tout premier roman de Jean-Christophe Réhel, Ce qu’on respire sur Tatouine (Del Busso Éditeur). À travers les yeux d’un trentenaire, anonyme ou presque jusqu’aux dernières pages, l’oeuvre expose le quotidien plutôt misérable d’un homme atteint de fibrose kystique. Gravitant du Super C à son sous-sol de Repentigny, en passant par l’hôpital, celui-ci, inspiré de Star Wars, rêve d’une existence meilleure sur une autre planète, Tatouine.

La structure du roman, dépourvue de chapitres et ne constituant qu’un seul bloc, reflète l’existence du personnage principal, qui apparaît désorganisée. Étouffant par moments, ce choix stylistique évoque l’effet de la maladie sur le corps du personnage. Avec des touches humoristiques, l’auteur réussit toutefois à adoucir cet aspect oppressant.

Aussi, c’est grâce à son langage métaphorique que Réhel, connu pour ses poèmes, réussit à séduire ses lecteurs : « Mon lit prend la forme de mon corps. Quand je marche, je prends la forme du trottoir. Quand je parle, je prends la forme des niaiseries que je peux dire. Je fais l’inventaire de mes médicaments. J’en ai tellement… »

À première vue, Ce qu’on respire sur Tatouine présente un personnage passif, voire inactif face à la situation à laquelle il est confronté, ce qui peut rendre le lecteur indifférent. On y sent toutefois le refus de l’auteur de rendre son personnage tragique, héroïque, ou encore de susciter la pitié. Grâce à la désinvolture de son antihéros, Jean-Christophe Réhel parvient à déconstruire les stéréotypes du combat contre la maladie.

Au bout du compte, cette oeuvre remplie de sensibilité vient chercher le lecteur au moment où celui-ci s’y attend le moins. L’auteur tend vers un mode de pensée où l’être humain serait libre de vivre sans toutes les obligations sociales. Le narrateur souhaite simplement profiter de son dernier souffle sur Tatouine. Il veut respirer.

— Jessica Gauthier Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue

Querelle ou le martyr de la jungle ouvrière

Querelle de Roberval

Provocation contre le pouvoir, Querelle de Roberval (Héliotrope) est le deuxième roman de Kevin Lambert. Dénuée de toute censure, cette fiction syndicale renverse les valeurs hétéronormatives en enfonçant impudemment le lecteur dans l’inconfort.

Le long de la 169 à Roberval, les ouvriers de la Scierie du Lac défient le froid glacial afin de revendiquer leurs droits brimés par le patronat, les radios-poubelles et leurs concitoyens. Parmi eux, l’intrus montréalais Querelle se nourrit de la chair fraîche de garçons amoureux et naïfs et ébranle la masculinité de leurs pères scandalisés tout en appuyant inconditionnellement la cause sociale de ses collègues.

Dans cette jungle ouvrière où tous les coups sont permis, seule la loi du plus fort décidera de l’issue. La trame narrative rappelle la structure de la tragédie grecque. Les trahisons et la vengeance illustrent ce drame contemporain auquel nul ne peut échapper. De son nom, Querelle est l’incarnation du conflit ; originaire de Montréal, homosexuel et ouvrier, il s’oppose au régionalisme, à la normalité et au patronat. Cette division identitaire et idéologique provoquera sa déchéance.

Le style cru, le rythme frénétique et la langue acerbe de l’auteur donnent le ton au roman. L’homosexualité trash peut paraître inutilement provocante, mais elle apporte un élan de liberté au personnage de Querelle, prisonnier des stéréotypes sociaux, et permet de s’affranchir d’une violence omniprésente. En maniant habilement l’abject, Lambert teste la tolérance du lecteur à travers l’humour, des descriptions intelligemment écrites, des dialogues poignants et une délicieuse perversité.

Querelle de Roberval propose une réflexion ambiguë sur le pouvoir et les répercussions de l’audace d’un groupe motivé par la vengeance. Défiant les normes, Kevin Lambert peint un portrait contemporain puissant de l’opposition entre l’hétéronormativité et la marginalité et vient ébranler sans gêne nos moeurs à travers des personnages aux destins funestes. Impossible de demeurer indifférent à cet agréable affront qui empêche de passer à autre chose une fois le livre refermé.

— Cynthia Labonté Cégep de l’Outaouais

Une femme de papier

Les villes de papier


Une ville de papier est un lieu qui ne peut pas être vu, exploré, apprécié : c’est une ville inventée par les cartographes afin d’authentifier leur travail. Comme ces endroits, Emily Dickinson ne subsiste que sur papier.

De son vivant, elle n’acceptera d’être vue, explorée et appréciée qu’à travers sa poésie. Elle aura ainsi été une femme de papier.

C’est ce que nous révèle Dominique Fortier dans Les villes de papier (Alto), un parfait amalgame de faits historiques et de fragments de vie imaginés où on ne saurait dire quand les uns s’achèvent et les autres débutent.

Le tableau soigneusement peint nous emmène dans les profondeurs des pensées de la poète qui se réfugie dans ses écrits pour se protéger de la réalité qui ne saurait la satisfaire.

Lassée des interactions humaines, la fameuse « dame en blanc » est encore aujourd’hui reconnue comme une énigme du monde de la poésie américaine en raison de son isolement et de son refus de rendre son oeuvre publique.

Dans son roman, Dominique Fortier nous transmet le mystère d’Emily Dickinson avec une douce habileté. Les lecteurs se voient confier la poétesse au creux de leurs mains lors d’une visite privilégiée de son âme.

Son écriture délicate, à l’image d’Emily, et ses descriptions pénétrantes nous transportent dans un monde d’ombre et de lumière, de vie et de mort, de jardins luxuriants et de fleurs séchées.

Chaque page est un pétale soigneusement conservé, un pas vers la résolution de l’énigme qu’est la femme de papier.

Le récit sur la vie de l’écrivaine américaine et celui qui nous raconte des souvenirs de la vie de l’auteure québécoise s’entrecroisent dans une danse méticuleuse où tout est lié. L’adresse des transitions inspire une admiration profonde pour Emily de la part de Dominique Fortier qui ne peut faire autrement que nous être transmise.

— Camille Bergeron Cégep de Lanaudière à Terrebonne

Quand la vie n’est pas rose, on lui trouve une autre couleur

Créatures du hasard

Lula Carballo n’est pas tout à fait le vrai nom de l’auteure de Créatures du hasard (Cheval d’août), originaire de l’Uruguay. Cette histoire n’est pas non plus tout à fait la sienne, ni celle de sa grand-mère, à qui le livre est dédié, mais elle n’en est pas moins juste.

Lula Carballo revisite dans cette autofiction son enfance passée dans son pays natal. Le quartier pauvre dans lequel son personnage évolue est observé avec la candeur de la jeunesse et la finesse de l’écrivaine accomplie, sous la forme d’un récit par fragment rappelant des souvenirs lointains. Dans ce milieu où la dépendance à la loterie mène la vie des adultes, le personnage de Lula développe une forte complicité avec son excentrique grand-mère Régina. La vie n’est pas rose dans les quartiers pauvres de l’Uruguay, mais, avec un peu d’esprit, on peut la rendre jaune comme les aspics à l’ananas ou mauve comme les collants de Régina…

L’oeuvre est écrite d’une plume simple et épurée, qui fait état de cette vie rude avec l’indifférence du quotidien. À celle-ci s’ajoute la poésie de l’imaginaire enfantin, qui ne juge pas le monde qui l’entoure, mais essaie simplement de l’appréhender. Cette narration plonge le lecteur dans la réalité d’un patelin défavorisé, en mettant l’accent sur l’ambiguïté des relations entre les femmes, qui maintiennent le tissu social tant bien que mal alors qu’elles font face aux problèmes du milieu dans lequel elles ont été élevées.

Bien que la ligne soit floue entre la réalité et la fiction dans Créatures du hasard, le monde que l’auteure décrit s’ancre dans le concret avec l’ajout de photos entre certains fragments. Elles rappellent que l’histoire, bien que partiellement inventée, provient d’un milieu tangible, où le récit n’est pas entièrement vrai, mais toujours vraisemblable. Jouer avec des images de la sorte permet également à Lula Carballo de dresser un portrait (au sens propre du terme) fidèle de la situation, comme un témoignage visuel de sa présence dans l’histoire.

Créatures du hasard, récit fort et sans jugement, nous amène avec brio à voir les différentes couleurs d’une situation sociale trop longtemps tue.

— Cèdric Athlan Cégep de Sherbrooke

Traverser l’écran

De synthèse<

De synthèse (Alto) de Karoline Georges est un roman de son temps, ancré dans une postmodernité obsédée par l’image et par la quête solitaire d’un soi qui échappe à l’individu lui-même. C’est la collision entre le réel et le virtuel par l’entremise d’une mère mourante et d’une fille qui cherche à tout prix à se redonner naissance à travers un avatar virtuel. C’est, pour cet enfant ayant fui sa jeunesse, l’occasion de poser le masque pour contempler ce qui reste de ses géniteurs ; c’est la remise en question de cet effritement de nos relations de proximité au profit de celles de l’invisible.

Karoline Georges trace avec finesse et doigté une oeuvre se construisant au rythme de cette autre virtuelle, Anouk, qui n’a d’identité que dans l’apparence. C’est dans une langue sublime truffée de références à l’univers numérique que l’image est sacralisée au détriment du corps, dont la temporalité ne fait que rappeler sa date de péremption. La mère et la fille sont alors les deux pôles de ce paradoxe que constitue l’existence, toutes les deux preuves de la précarité humaine.

Elles habitent toutes deux ce corps, cette chair, qu’elles tentent de fuir ; ce corps qui donne la vie, ce corps qui donne la mort. L’une s’oublie dans la brume des opiacés, la mort camouflée sous un drap, encastrée dans sa peau ; l’autre en s’aveuglant devant le réel, la conscience projetée à travers la toile. L’une symbole du passé, l’autre de l’avenir, elles sont en quête de l’apaisement ; l’une par la mort qui enfin s’en prend à elle après l’avoir toujours taraudée de l’intérieur, l’autre en tentant d’acquérir une pérennité qui n’a jamais été sienne, qui n’a jamais été humaine. Fixées dans le temps, seule l’une d’entre elles poursuivra sa route au-delà de l’horizon, délivrée par la mort, alors que l’autre s’est confinée dans un immobilisme définitif, préservant une fragilité éprouvée.

Réflexion enchanteresse sur la temporalité du corps et les relations humaines, De synthèse concrétise le fantasme humain de l’immortalité dans un roman envoûtant, où elle devient atteignable par la traversée de l’écran, au prix du sacrifice de l’humanité.

— Jeanne Desrosiers Cégep Limoilou