«Les dieux de Howl Mountain»: fantasmagorie d’une vengeance

Le troisième roman de l’Américain Taylor Brown est d’une densité si extraordinaire qu’elle laisse à la fois perplexe, pantois et envoûté.
Photo: Harry Taylor Le troisième roman de l’Américain Taylor Brown est d’une densité si extraordinaire qu’elle laisse à la fois perplexe, pantois et envoûté.

Dans les mystérieuses et sombres montagnes de la Caroline du Nord, Rory Docherty tente de retrouver une vie normale, hanté par la guerre de Corée, où il a laissé une jambe et une partie de son âme.

Alors même que ses perspectives d’avenir lui semblent bien médiocres, il est recruté par Eustace, un baron de l’alcool clandestin, afin de livrer du bourbon dans les maisons de passe de la région et de fournir les trafiquants.

Alors que Rory s’efforce de déjouer les policiers corrompus et les agents fiscaux qui ne craignent pas la violence et les pratiques douteuses, l’amour souffle ses premières braises et les fantômes du passé ne cessent de le tarauder.

Rites énigmatiques

Auprès de sa grand-mère, Ma, une guérisseuse aux pratiques sorcières, Rory devra résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler ; cette nuit où son père est mort et où cette dernière a arraché l’oeil de son agresseur avant de perdre à tout jamais la voix.

Le troisième roman de l’Américain Taylor Brown est d’une densité si extraordinaire qu’elle laisse à la fois perplexe, pantois et envoûté. Car à ces histoires de vengeances, de magouilles et de sortilèges s’ajoute un univers empreint de rites énigmatiques et de rêves fantasmagoriques, du bruit des moteurs ronronnant au gré des courses illégales où la vie est tributaire des courbes abruptes et des hymnes chantants de pasteurs qui prêchent avec des serpents venimeux dans les mains.

La trame, insoumise et entêtée, est à l’image des personnages aux univers singuliers qui la composent, des personnages dont les vices, les dynamiques et les motifs particuliers se repoussent, s’entrecroisent et se soulèvent dans un ballet d’une exquise humanité.

En digne héritier de la littérature sudiste, Taylor Brown offre un univers défini par ses somptueux paysages, son histoire criblée de fantômes, le poids de ses traditions et sa poésie mystique et irrationnelle.

Le contexte historique, religieux et social se révèle en filigrane et appuie habilement l’irrationalité du récit et la nature corruptrice ou corrompue des hommes.

Poussière d’or

La prose, lyrique et sublime, se déploie dans une amplitude qui reflète brillamment les silences chargés des grands espaces et l’animisme féerique d’une nature inaltérée. « Les collines semblaient saupoudrées de poussière d’or sous le soleil d’automne. Bientôt apparaîtraient les plaies des frênes pourpres et les pointes sanglantes des érables. »

L’amoncellement de détails, de non-dits et de quiproquos est porté par une atmosphère éthérée dans laquelle il semble par moments difficile de s’investir et par une impression d’inquiétante étrangeté qui, malgré une certaine lenteur et lourdeur dans le déroulement, capte l’attention et glace le sang.

Extrait des «Dieux de Howl Mountain»

Rory regardait par une fissure dans la porte. Les gens hurlaient à présent, et ils dansaient au son de crécelle des tambourins qu’ils frappaient du talon de leurs mains. Trempés de sueur, le visage tout relâché comme les revenants dans les contes, débordant de plaintes et de cris haletants.

Ils tournaient sur eux-mêmes et martelaient le sol, les bras levés comme des candélabres, les mains en coupe comme si elles contenaient de l’eau bénite ou du feu. Mais c’était la fille qu’il ne pouvait pas quitter des yeux.

Les dieux de Howl Mountain

★★★ 1/2

Taylor Brown, traduit de l’anglais par Laurent Bosqc, Albin Michel, Paris, 2019, 380 pages