«Dans son ombre»: des placards bien remplis

La dernière partie du roman (et de l’enquête) défile à un rythme endiablé que la lente introduction ne laissait pas prévoir.
Photo: Druide La dernière partie du roman (et de l’enquête) défile à un rythme endiablé que la lente introduction ne laissait pas prévoir.

Depuis le temps que Maud Graham mène des enquêtes, ses lecteurs ont appris à la connaître sous toutes ses coutures. Ses penchants culinaires, ses angoisses, ses goûts, sa famille et ses amis et proches, tout cela fait autant partie du personnage que l’intuition et l’acharnement qui ont fait d’elle ce qu’elle est. La voici plongée dans une histoire où elle aura effectivement besoin de tous ses atouts pour démêler le vrai du faux.

Notons d’abord que Chrystine Brouillet prend un soin minutieux à placer le cadre de sa nouvelle histoire ; Maud Graham n’apparaîtra qu’autour de la page 50 après que le lecteur se sera familiarisé avec la petite famille de Laure Genest et Martin Chevrette.

On remontera ainsi jusqu’aux débuts du millénaire pour connaître les deux jumelles du couple : Alizée et Lili-Rose. Lentement mais sûrement, une petite observation à la fois, on en arrivera au drame, une quinzaine d’années plus tard, au milieu d’un printemps qui ressemble à l’hiver à s’y méprendre.

Une chape de silence

Martin Chevrette est depuis devenu ministre et l’une des deux jumelles, Alizée, est une fugueuse. Pour corser davantage le portrait, le ministre Chevrette cache aussi une passion coupable qui l’amènera à se montrer tellement discret que Maud Graham se doutera rapidement que quelque chose ne va pas ; malgré les égarements d’Alizée, une chape de silence plane au-dessus de la famille.

Et quand la jeune fugueuse succombera, plus ou moins malgré elle, aux charmes d’un pimp qui ne vise qu’à l’exploiter, tout s’accélérera à la vitesse grand V.

Brusquement, le récit devient étourdissant : les enquêtes se dédoublent, tout se met à bouger en même temps et tous les fils jusque-là sans liens se rattachent les uns aux autres. Ce que l’on devinait à peine — dans le comportement de la mère par exemple — devient évident ; des personnages secondaires qui agissaient en coulisse occupent tout à coup le devant de la scène. Bref, la dernière partie du roman (et de l’enquête, évidemment !) défile à un rythme endiablé que la lente introduction ne laissait pas prévoir.

Inutile de préciser que Maud Graham vieillit bien… malgré les doutes qu’elle exprime à ce sujet : son flair et son intuition la servent toujours aussi bien et les amis qu’elle sait si bien cultiver sont la preuve vivante de la pertinence de ses investissements.

Même si l’affaire s’amorce un peu mollement — l’auteure avoue en postface qu’elle a changé de cap dans l’écriture du roman — et qu’on a parfois l’impression de ne pas savoir au juste dans quelle direction va le récit, le métier de Graham comme celui de Brouillet arrivent à s’imposer sans problème.

En d’autres mots, voilà donc une histoire sombre menée sur le long cours et dont les méandres sont habités par une galerie de personnages que l’on prend plaisir à revoir à chaque enquête.

Extrait de «Dans son ombre»

Elle repensa à la vidéo, à Nguyen qui s’efforçait de découvrir si elle avait été diffusée sur un réseau clandestin, se rappela son geste de recul en découvrant les images d’Alizée nue.

— Est-ce que tu… est-ce qu’on la verra tous ?

— Je ne sais pas encore, avait répondu Graham. J’aimerais mieux pas. Mais on n’a pas tellement le choix. Ce sera une équipe restreinte.

— Et ses parents.

— Oui, ses parents. Mais je vais attendre que tu aies fait des recherches sur les sites. J’aimerais mieux leur dire que c’est une vidéo qui est toujours privée pour le moment.

— Privée ? avait objecté Nguyen. Il y a tout de même quelqu’un qui a pris ces images et les a transférées dans cet ordinateur. Le mot privé est de plus en plus vide de sens, aujourd’hui. Mais je m’y mets tout de suite. C’est une chance que ce chauffeur de taxi vous ait apporté l’ordinateur. Il aurait pu diffuser cette vidéo.

— Il semblait plutôt effrayé par cette découverte.

— Je comprends qu’il ne veuille pas être mêlé à ça, avait dit Nguyen sans quitter l’écran des yeux. C’est moche. Et c’est clair qu’elle était droguée. Je suppose qu’on lui a fait prendre du GHB.

Dans son ombre

★★★

Chrystine Brouillet. Druide, collection « Reliefs », Montréal, 2019, 360 pages