Chrystine Brouillet, Graham pour toujours

Dans son dernier polar, Chrystine Brouillet s’intéresse entre autres à une question qui la passionne depuis l’affaire Dominique Strauss-Kahn: l’inconscience de ces hommes de pouvoir qui de ce pouvoir, justement, abusent.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son dernier polar, Chrystine Brouillet s’intéresse entre autres à une question qui la passionne depuis l’affaire Dominique Strauss-Kahn: l’inconscience de ces hommes de pouvoir qui de ce pouvoir, justement, abusent.

Dans son ombre contient une double disparition. D’ailleurs, la nouvelle enquête de Chrystine Brouillet aurait pu porter ce titre. « Si je n’avais pas déjà écrit Double disparition ! » s’amuse-t-elle.

Dans son ombre ce fut, donc. L’ombre de ceux qui brillent plus fort, de ceux qui sont plus populaires, plus prisés, plus demandés. Parce que nous voulons tous une petite part de lumière, remarque la romancière. « C’est légitime et humain. »

Ce qu’elle trouve légèrement moins légitime, c’est ce désir prévalent de « devenir une vedette ». Un désir que nourrit Sasha, protagoniste de son nouveau polar. Sasha l’influenceur. Un ado ravissant et adulé qui « veut plaire à tous sans exception ». Qui en a « assez de sa petite vie plate, dans une école plate, avec des élèves plates, des sorties plates ». Qui a été inspiré à l’écrivaine par des courriels qu’elle a réellement reçus :

« Bonjour Mme Brouillet,

Comment on fait pour être connu ? »

« C’est décourageant, lance-t-elle avec un sourire résigné. Vouloir devenir écrivain pour être connu… le risque est grand d’être déçu ! Pour écrire, il faut avoir des idées. Quelque chose à raconter. » Ce que Chrystine Brouillet a voulu raconter cette fois, c’est une fugue. Et tous les dommages collatéraux qu’un événement aussi traumatique peut causer. Toutes ces vies bouleversées. « Et pas que celle de la personne qui disparaît. »

L’auteure, qui se met toujours à rédiger après des mois de recherches, s’apprêtait ainsi à commencer son récit. Puis, la série à succès Fugueuse a pris l’affiche sur les ondes de TVA. « Pendant une semaine, j’ai été anéantie, se souvient-elle. Proposer une histoire semblable à l’émission — que j’ai par ailleurs trouvée excellente ? Je ne pouvais pas faire ça ! »

Malgré la légère panique, celle qui signe des romans depuis 35 ans s’est posée. A pris son temps. Et a décidé d’aborder le problème différemment. D’imaginer une situation où la mère serait absolument ravie que sa fille fuie.

C’est pourquoi la figure maternelle que l’on rencontre dans le roman est tout sauf aimante et bienveillante. En fait, elle aime sa fille. Mais seulement l’une d’entre elles. Une idée extrêmement taboue, mais pas du tout impossible, affirme l’auteure.

« J’imagine que c’est extrêmement douloureux pour certaines femmes de sentir qu’elles apprécient davantage un enfant que l’autre. Elles doivent passer leur vie à dissimuler ce surcroît d’affection. À se sentir coupable. »

L’écrivaine elle-même avoue l’avoir vécu… avec Olympe et Violetta, ses chats. « Quand je l’ai eue, Violetta ne voulait pas se faire prendre. Elle n’était pas attachante. Mais je ne voulais tellement pas que ça paraisse que je préférais Olympe ! J’achetais plein de jouets, je me forçais. Imaginez, on parle d’animaux ! Pas d’enfants ! » s’exclame-t-elle en nous servant un bol de maïs soufflé au sel et à l’huile de truffe. Exactement comme celui que déguste Maud Graham dans sa dernière enquête.

Car oui, les fidèles de la foodie-enquêtrice verront reparaître ici plusieurs de ses classiques, dont les fameuses pailles au fromage. Et des nouveautés, telles l’essence de mélilot et cette bouteille de rosé Madison Park Pink débouchée en fin d’intrigue. Un clin d’oeil à l’institution new-yorkaise Eleven Madison Park où l’auteure gourmande a récemment fêté. « C’est mon meilleur resto à vie pour tout, évalue-t-elle. Je n’aurais pas pu mieux espérer pour mes 60 ans ! »

Tour de force

Dans son dernier polar, Chrystine Brouillet s’intéresse également à une question qui la passionne depuis l’affaire Dominique Strauss-Kahn. Et qu’elle avait déjà évoquée dans La chasse est ouverte. À savoir : l’inconscience de ces hommes de pouvoir qui de ce pouvoir, justement, abusent.

Pour l’aborder, elle présente le personnage d’un ministre affabulateur. Un père qui entretient « l’image d’un homme dynamique, performant, d’attaque. Un homme pour qui on pouvait voter ». Un homme abonné aux mensonges. Comme toute sa famille d’ailleurs. « Personne ne dit la vérité dans cette histoire. Il ment. Sa femme ment. Ses enfants mentent. »

J’imagine que c’est extrêmement douloureux pour certaines femmes de sentir qu’elles apprécient davantage un enfant que l’autre. Elles doivent passer leur vie à dissimuler ce surcroît d’affection. À se sentir coupable.

Ses enfants qui sont en fait des ados. Une tranche d’âge que la reine du polar québécois explore davantage depuis quelque temps. « Pour un auteur, c’est du bonbon ! Parce que les jeunes n’ont pas de filtre, qu’ils n’ont peur de rien, qu’ils ne mesurent pas les conséquences de leurs actes, qu’ils sont imprévisibles. C’est trippant de jaser avec eux ! »

Pourtant, elle se souvient qu’elle-même, pendant sa révolte d’ado, n’était pas très bavarde. Même si elle était une excellente menteuse autoproclamée. « J’avais une bonne imagination ! J’inventais des scénarios qui se tenaient, avec des alibis et tout. »

Et tandis que ses copines de classe écoutaient Cat Stevens et Shawn Phillips, elle entretenait une passion pour Victor Hugo. « J’étais en marge, solitaire. Encore aujourd’hui, pour moi, un party, ce n’est guère synonyme de bonheur. »

Comme pour sa Maud Graham. Son héroïne qu’elle connaît par coeur. Et qui, dans cette enquête, est un peu dans la lune, se tient en retrait, sent le temps passer. Trop vite. Mais qui continue vaillamment à résoudre des crimes.

Pas le temps de la retraite

« Elle ne va pas accrocher ses gants tout de suite. Il lui reste encore bien du travail ! » promet Chrystine Brouillet. En entendant cette observation, on sourit : ne la fait-elle pas depuis quelques romans, déjà ? L’écrivaine éclate de rire : « Mais oui, je dis ça tout le temps ! »

Plus sérieusement, lui arrive-t-il de se décourager ? Que les choses ne s’améliorent pas, dans cette réalité dont elle se nourrit tant ? « C’est vrai que ça fait des années que j’ai créé Maud. Et quand je regarde toutes les agressions, les viols, la violence conjugale… c’est assez consternant. » Elle s’arrête un instant et répète son mantra : « Non, décidément, Graham ne prendra pas sa retraite immédiatement. »