Martin Michaud adapte son œuvre pour mieux s’adapter

Avec la transposition de son thriller «Sous la surface» en bédé, l’écrivain Martin Michaud souhaite multiplier les voies d’accès à son œuvre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec la transposition de son thriller «Sous la surface» en bédé, l’écrivain Martin Michaud souhaite multiplier les voies d’accès à son œuvre.

Pas ordinaire, cette affaire. Quand paraît une bande dessinée, on rencontre le scénariste ou le dessinateur, de préférence les deux. Ils sont bel et bien deux de leur côté de la table, au café du Plateau où nous nous rencontrons, mais pas ces deux-là. Côte à côte, le romancier Martin Michaud et son éditeur Dimitri Kennes sont là pour présenter la première adaptation en bande dessinée d’un roman de Michaud : le thriller politico-policier Sous la surface, paru en 2013 chez le même éditeur. Ni Gihef qui scénarise, ni Marco Dominici qui dessine, ne sont au rendez-vous.

« Ce n’est pas un produit dérivé », précise Kennes avant que la question ne soit posée. « Il se trouve que je viens de la bande dessinée, j’ai été directeur chez Dupuis pendant plusieurs années, j’ai édité Kid Paddle [chez Mad Fabrik], je publie les romans de Martin en Europe, les Victor Lessard et les autres, alors c’est la suite naturelle de notre collaboration. » L’idée de Kennes : multiplier les voies d’accès aux romans de Martin Michaud.

C’est donc à leur initiative que cette bande dessinée existe. Oui, il y a eu en quelque sorte un « appel de casting » pour l’adaptation de cette histoire très inspirée par le fameux « plongeon » de l’Oldsmobile de Ted Kennedy dans un plan d’eau sur l’île de Chappaquidick en 1969, où la jeune Mary Jo Kopechne périt, noyée. Dans le roman de Michaud, la repêchée de 1991 est une certaine Amanda Phillips, le politicien se nomme Patrick Adams, mais le suspense tourne surtout autour d’une assistante d’Adams, romancière de surcroît : Leah Hammett. Oui, comme dans Dashiell Hammett, le mythique auteur de polars, créateur de Sam Spade, le privé. Clin d’oeil voulu et assumé.

Trouver le bon binôme

« J’ai été invité dans le processus de sélection du scénariste et du dessinateur, dit volontiers Michaud. En bande dessinée, ils travaillent beaucoup en binôme. On a donc rencontré plusieurs tandems. Celui que l’on a retenu avait pour moi une grande qualité de base : la capacité de se mettre au service de l’histoire. J’ai eu pas mal de discussions avec Gihef et Dominici pour essayer de faciliter leur vie, mais aussi pour qu’on ait un peu en tête la même image des personnages. » Au recto de l’album, une triple signature surplombe le titre : Michaud-Dominici-Gihef. « C’est quand même très différent de l’adaptation pour la télé des Victor Lessard, où je suis officiellement scénariste, où j’ai des coscénaristes. La télé, c’est une grosse équipe. Mais, quelle que soit la forme, les collaborateurs doivent avoir leur propre espace créatif. »

« Ça prend du lâcher-prise, une adaptation. Tu ne contrôles pas tout, et c’est très bien comme ça. » Là où les Patrice Robitaille et Julie LeBreton incarnent les protagonistes de la série Victor Lessard et expriment par leur jeu les mots de Michaud, la bande dessinée, observe-t-il, permet d’inclure le « discours intérieur » de Leah, plus proche en cela du roman.

« La bande dessinée, c’est comme des arrêts sur image ; le lecteur fait les raccords ; il y a tout un code d’ellipses. » Mais ce n’est pas pour autant le « storyboard » d’une potentielle adaptation pour le cinéma. « Pour moi, la bande dessinée, c’est l’art du découpage, ce qui n’est pas la même chose que le montage pour l’écran. » Tout est affaire de lisibilité : « C’est quand même une histoire assez compliquée, et c’est tout un défi de rendre en 104 planches et deux volumes les 354 pages du roman. »

Clins d’oeil et bouches ouvertes

Çà et là, on reconnaît des têtes, un chauffeur de taxi très Morgan Freeman dans Driving Miss Daisy, ou un Patrick Adams qui a des airs de Justin Trudeau et du Don Draper de Mad Men. « Je proposais des noms à Marco [Dominici] pour l’inspirer, il en a gardé quelques-uns. »

Ça permet aussi une complicité avec le lecteur, comme dans le roman : ce n’est pas un hasard s’il y a un personnage nommé Francis Powers. Comme dans Francis Gary Powers, le pilote américain qui était tombé entre les mains des Soviétiques avec son avion-espion U2, en 1962. Ça fait plaisir à Martin Michaud que nous le soulignions. « C’est pas grave si on ne fait pas le lien, mais ça fait partie pour moi de la culture générale que tu souhaites partager avec certains lecteurs. C’est quand même fou que les gens ne sachent pas pourquoi le groupe U2 s’appelle U2… »

L’histoire se passe à la veille d’élections primaires, au Massachusetts, vingt ans après le drame déclencheur. Juste avant l’ère Trump. « En écrivant le roman, je me demandais parfois si j’avais poussé un peu fort dans l’intrigue, mais non : aujourd’hui, Trump prend les faits et dit, non, c’est de la fiction. » La réalité dépasse toujours l’imagination. « Oui, vraiment. Aujourd’hui, le mensonge et la vérité sont sur le même plan. »

On signale aussi, pour le romancier et l’éditeur, que si le scénario de Gihef nous semble fort habile, le dessin de Dominici est un peu figé. Pour tout dire : bouches trop ouvertes. Un certain manque de naturel. Michaud et Kennes se regardent, sourient. « Ça a donné lieu à des débats », concède l’éditeur. « C’est vrai qu’il a quelque chose de factice dans les expressions », avoue Michaud sans ambages. « L’important pour nous, relativise Kennes, est la lisibilité. Après quelques pages, je pense que son efficacité l’emporte… » Nous le constatons aussi : l’histoire de Michaud, passionnante, demeure le moteur. « Dans une adaptation, réitère le romancier, c’est la base : il faut que tu fasses confiance. »

Sous la surface, tome 1

Gihef et Marco Dominici D’après le roman de Martin Michaud Kennes éditions, 2019, 53 planches