Emily Barnett dans la torpeur du Bataclan

Emily Barnett raconte en partie les difficultés d’apprentissage du militantisme.
Photo: Philippe Couture Emily Barnett raconte en partie les difficultés d’apprentissage du militantisme.

Le 13 novembre 2015, Emily Barnett roule paisiblement à vélo dans son quartier quand elle rencontre une foule affolée, fuyant le Bataclan fusillé. La journaliste des Inrocks fait de ce moment de torpeur le pivot d’un roman introspectif sur la jeunesse perdue et l’étiolement du collectif.

Ce soir-là, Emily Barnett n’a été qu’un témoin de deuxième ou même de troisième ligne, n’ayant qu’entraperçu les hordes de Parisiens désorientés, aux traits dévorés par l’inquiétude. Mais la journaliste culturelle des Inrocks et de Canal+ (Le cercle), habitant le quartier Bastille depuis toujours, aurait très bien pu se trouver au concert violemment interrompu par une fusillade.

« Dans la salle, dit-elle, il y avait des gens comme moi, jeunes bobos parisiens nés dans les années 1980, venus faire le plein d’une musique libératrice. Et derrière les fusils, des gens du même âge, habités par une tout autre énergie. »

Onze mois plus tôt dans les bureaux de Charlie Hebdo, même scénario. Les jeunes qui ont appuyé sur la gâchette ce triste matin de janvier ont grandi à seulement quelques kilomètres du 11e arrondissement, et pourtant si loin de l’adolescence dorée d’Emily Barnett à écumer les jours au bistrot, entourée de jeunes gens cultivés qui parlaient de Spinoza, lisaient Koltès et écoutaient Keith Jarrett…

« Je n’ai pas connu les jeunes des banlieues qui se sont radicalisés, ajoute l’auteure, mais ce soir-là, j’ai constaté les inégalités profondes que perpétue la société française, jusqu’à en pousser certains à cette extrémité. Je pense que mon roman, qui raconte plutôt la vie des ados nés dans le coton, provoque une prise de conscience de cette fracture — sans la claironner sentencieusement, dans un mouvement que j’ai voulu subtil. »

Une nuit de réminiscences

Dans la vraie vie, toujours le 13 novembre 2015, Emily Barnett a pédalé dans le sens contraire, s’est retrouvée coincée dans un périmètre de sécurité, puis s’est réfugiée dans un restaurant chinois de Belleville avant de pouvoir rentrer chez elle à 2 h du matin.

Dans le roman, sa narratrice croise plutôt un ancien ami couvert de sang, blessé à la cheville, et passe la nuit à marcher avec lui. La conversation glisse rapidement vers une figure fantomatique du passé, l’incandescente Diane, suicidée par pendaison dans l’incompréhension générale de ses proches. Le groupe d’amis qui s’articulait autour de sa personnalité magnétique en a été pulvérisé à jamais.

« Ils ont été aussi stupéfaits de la mort de Diane qu’ils le sont aujourd’hui des attentats, précise Barnett. C’est comme une foudroyante perte d’innocence qui se répète à 15 ans d’intervalle. » Par là, la journaliste raconte une génération perpétuellement à la croisée des chemins, ces enfants des années 1990, nés entre 1977 et 1983 et désormais appelés les « xillenials ». On les a dits apolitiques et individualistes alors qu’ils cherchaient de nouvelles formes d’engagement. On les assimile aujourd’hui à la culture numérique des millénariaux, alors qu’ils n’y correspondent qu’à moitié.

Je suis sûrement influencée par l’efficacité du cinéma ou des séries télé. J’adore les moments de tension télévisuelle où la narration se suspend entre deux épisodes. C’était naturel pour moi de donner ce rythme à mon roman.

Au lendemain de l’attentat, dans l’orgie de gros titres à la une des journaux, Libé a osé « Génération Bataclan ». « Le carnage permettait de cristalliser l’identité de ma génération, constate Emily Barnett. On la disait narcissique, ultrasensible, surémotive, trop éclatée. Mais le parcours que font mes personnages dans leurs souvenirs montre plutôt que, dans un monde en mutation, sans être aspirés par les grandes utopies des soixante-huitards ni par le cynisme des X, les gens de mon âge ont cherché à s’engager sans trouver une seule voie commune. Leur appétit pour le collectif s’est peu à peu amenuisé. »

Par petites touches, le roman raconte en partie cette difficulté, ces tâtonnements dans l’apprentissage du militantisme. Et il écorche au passage une certaine propension à l’ironie et à la distanciation, attitude « d’une dangerosité absolue », selon l’auteure.

« Je trouve l’ironie profondément antiproductive. J’y vois une forme d’aveuglement consentie, une marque d’abdication, un barrage qu’on met entre soi et le monde, ou entre soi et ses affects. Je l’ai beaucoup manipulée moi-même, en tant que critique littéraire qui n’a pas toujours su résister à la tentation de la phrase sardonique. Et parfois je le regrette. »

Écrire le rythme et les images

Calquant le rythme des rues sillonnées à vélo ou empruntant le fonctionnement hachuré de la mémoire, l’écriture d’Emily Barnett se déploie en chapitres courts et allusifs, alternant les époques avec la constance de l’horloge et avec une petite dose de suspense.

« Je suis sûrement influencée par l’efficacité du cinéma ou des séries télé, analyse l’auteure. J’adore les moments de tension télévisuelle où la narration se suspend entre deux épisodes. C’était naturel pour moi de donner ce rythme à mon roman. »

Également très imagée, sa plume détaille d’abord le visuel et travaille la surface avant de plonger dans l’intériorité. « J’adore témoigner du réel par une attention aux détails visuels, pour qu’ensuite le lecteur s’occupe lui-même de plonger dans l’arrière-plan, de faire dialoguer les images et les paysages, et qu’il aille lui-même dans les profondeurs. »

Extrait des «Oiseaux de passage»

Les volutes de fumée ondulent dans la nuit. Des sirènes forment un écho lointain, comme un essaim de navires qui appellent à l’aide. La ville est un naufrage. Paul ramène ses pieds sous lui, en tailleur. Il sort un portrait de son portefeuille. C’est une photo d’elle : Diane. Elle est abîmée à force d’être restée dans son portefeuille. Les coins sont écornés et les couleurs légèrement ternes, mais dessus, on la reconnaît bien : Diane, l’été 1996, aux Oiseaux de passage. Elle est à une table, penchée. On reconnaît sa nuque délicate, sa petite tête d’oiseau. Son pull marin. Ses cheveux noirs coupés court. Je l’ai vue ainsi des centaines de fois, écrivant ou lisant au café.

Les oiseaux de passage

Emily Barnett, Éditions Flammarion, Paris, 2019, 190 pages