Le ghazal persan: poésie millénaire

Le florilège de ghazals à l’honneur le 9 juin comprendra autant des œuvres du XIVe siècle signées Hafez que des vers de la poète et militante iranienne Simin Behbahani (notre photo).
Photo: Behrouz Mehri Agence France-Presse Le florilège de ghazals à l’honneur le 9 juin comprendra autant des œuvres du XIVe siècle signées Hafez que des vers de la poète et militante iranienne Simin Behbahani (notre photo).

C’est un joyau de la littérature persane, un trésor que les poètes ont poli dès la fin du IXe siècle, avant de le transporter en Asie centrale et méridionale. C’est un chant d’amour empreint d’érotisme et d’interdits, doté d’une grande unité formelle et thématique, où le profane et le mystique se trouvent tortueusement enchevêtrés.

C’est le souffle du « flocon d’écume » Rûmi, l’ironie et l’ivresse amoureuse d’Hafez, la prose extatique et aphoristique de Saadi. C’est aussi mille ans de traditions que trois hommes, Prashant Keshavmurthy, Francis Loranger et Aaron Shahi, feront vibrer en musique et en paroles le dimanche 9 juin à la librairie Le Port de tête à Montréal.

Une production accessible

Composé généralement de cinq à quinze vers de deux hémistiches nommés « beït » — comme dans la poésie arabe, où le mot signifie aussi « maison » —, le ghazal aborde quelques grands thèmes récurrents, notamment la passion amoureuse, la nature et l’éloge du vin. D’abord un genre profane qui se développa dans les cours princières avant de s’étendre aux milieux urbains et religieux, le ghazal devint au XIIIe siècle un véhicule du soufisme.

« Certains poètes soufis transformèrent les figures poétiques en un code allégorique du mysticisme », explique Francis Loranger, doctorant en littérature française, chercheur et enseignant à l’Université McGill. Initiateur de cette soirée poétique à l’occasion de laquelle le musicien et compositeur Aaron Shahi chantera aussi en s’accompagnant au târ et au setâr (deux instruments traditionnels), Loranger a découvert le ghazal à travers des amis iraniens et la fréquentation de la littérature persane. Un « trésor poétique », assure-t-il, qui lui a donné envie d’apprendre la langue pour en approfondir le raffinement et la richesse.

Car à ce titre, le linguiste, iranologue et traducteur d’Hafez de Chiraz, Gilbert Lazard, notait, en 2010, dans sa traduction de Cent un ghazals amoureux (Gallimard), que la langue persane, à la différence du français, a très peu changé depuis la naissance de cette littérature, il y a plus de mille ans. Si bien que toute la production poétique de ce millénaire demeure accessible aux persanophones contemporains.

Le florilège d’une vingtaine de ghazals qui seront à l’honneur le 9 juin comprendra autant des oeuvres du XIVe siècle signées Hafez que des vers de la poète et militante iranienne Simin Behbahani (lauréate du prix Simone de Beauvoir en 2009 pour son implication au sein du collectif One Million Signatures). Ils seront contextualisés et lus en deux langues sur fond musical.

Une pratique incontournable, comme l’explique Prashant Keshavmurthy, professeur de littérature persane prémoderne à l’Université McGill, puisque le ghazal a toujours eu une double vie poétique : à la fois sur papier et en musique. « Alors qu’en Iran et en Asie centrale les ghazals étaient paramétrés sur les modes maqâm [un système modal que l’on retrouve du Maghreb à la Chine], en Asie du Sud, ils étaient généralement paramétrés par des structures de la tradition musicale indienne », ajoute l’homme qui lira cette poésie dans sa langue originale dimanche.

« La lie de la société »

Si le ghazal célèbre le plaisir de la vigne, il célèbre aussi ouvertement l’homoérotisme tout en étant « profondément polysémique, amphibologique et ironique, et en ayant recours à un imaginaire symbolique, allégorique et hyperbolique », soutient Francis Loranger.

Comme l’écrivait Gilbert Lazard : « Le ghazal transporte le lecteur, ou l’auditeur, dans un monde fictif peuplé et meublé de tout un personnel et de tout un matériel entièrement symbolique. » L’homme, qui exhorte à n’y point chercher de réalisme, insistait aussi sur le fait qu’un poète comme Hafez, par exemple, se range avec fierté dans la lie de la société : « Il est non seulement buveur, mais il est perdu de réputation. »

C’est pourquoi en plus de s’en prendre avec violence aux prétendus maîtres de la morale, Hafez voit sa poésie chargée d’un désir brûlant pour un objet amoureux que Lazard précise être « une jeune beauté, belle femme ou aimable garçon ». Un point qui rapproche le ghazal du type de poèmes « bachiques et libertins » qu’écrivait le merveilleux débauché bagdadien Abû Nuwâs, au VIIIe siècle, dans une langue dont lui seul avait le secret : « Amis / Toute honte bue / Je me suis / de toute décence / dévêtu. »

Double entente

Si, dans sa traduction d’Hafez, Lazard a tenté d’être neutre tout en « tenant compte du fait que pour la majorité de [ses] lecteurs […] l’amour d’un homme s’adresse plutôt aux femmes », dans un long article de l’Enclopaedia Iranica, le linguiste et iranologue Ehsan Yarshater affirmait quant à lui, en 2006 : « Étant donné le confinement des femmes dans leurs maisons en Perse islamique et l’obligation de porter le voile en public, la simple mention de leur nom, sans parler de la description de leurs traits, était considérée comme contraire à la moralité publique et à portait atteinte à la notion de chasteté. » [Notre traduction]

De l’avis de ce dernier, paradoxalement, alors que la description de la consommation du vin et de l’ivresse — contraires aux préceptes de l’islam — devient l’un des thèmes saillants de la poésie lyrique persane, ce privilège ne s’étend pas à la description de la femme ni à l’expression de sentiments amoureux à son égard. Selon l’intellectuel, toute la ferveur amoureuse du ghazal persan est donc dirigée vers un homme aimé qui reste néanmoins une figure « abstraite et totalement anonyme ». [Notre traduction]

Une forme vibrante

Aujourd’hui, le ghazal continue d’être une forme vibrante au coeur de la poésie persane, tout en dépassant les frontières. Son influence sur des figures allant de Goethe à Adrienne Rich, en passant par Mahmoud Darwich, témoigne de l’étendue historique du genre, tout comme le fait qu’à l’image de la poésie arabe d’Al Mutanabbi, au Xe siècle, devenue partie intégrale du parler populaire, les vers de poètes comme Saadi Shirazi ont donné naissance à une multitude de proverbes que les Perses emploient encore à ce jour. Ivres saurez-vous être de ce vin d’éternité le 9 juin.

Pour découvrir le ghazal persan

Hafez de Chiraz, Le Divân, trad. de Charles-Henri de Fouchécour, Verdier, Paris, 2006, 1280 pages.

Saadi Shirazi, Boustan ou Le verger, trad. d’A.C. de Meynard, Seghers, Paris, 1978, 124 pages.

Djalâl-ad-Din Rûmi, Odes mystiques, trad. d’Éva de Vitray-Meyerovitch et Mohammad Mokri, Klincksieck, Paris, 1984 [1973], 326 pages.

Forough Farrokhzad, Autre naissance, trad. de Bahman Sadighi, Noroît, Montréal, 2017, 120 pages.

Simin Behbahani, Grappe de lumières, trad. de Jalal Alavinia, Lettres persanes, Arcueil, 2015, 200 pages.

Le ghazal persan, mille ans de poésie

À la librairie Le Port de tête (262, avenue du Mont-Royal Est, Montréal), dimanche 9 juin, de 17h30 à 20h. Récitation : Prashant Keshavmurthy, Francis Loranger. Chant et musique: Aaron Shahi.

Le ghazal persan, mille ans de poésie

À la librairie Le Port de tête (262, avenuedu Mont-Royal Est, Montréal), dimanche 9 juin, de 17 h 30 à 20 h. Récitation : Prashant Keshavmurthy, Francis Loranger. Chant et musique : Aaron Shahi.