«Crevette»: une sorcière bien-aimée

Élodie Shanta parvient à mettre en scène avec naturel et aisance la naïveté et l’authenticité de l’enfance.
Photo: Élodie Shanta Élodie Shanta parvient à mettre en scène avec naturel et aisance la naïveté et l’authenticité de l’enfance.

Pour une énième fois, Crevette est refusée à l’école de sorcellerie. Qu’à cela ne tienne, entourée de ses amis Joseph, un petit démon collecteur d’âmes, et Gamelle, un chat cultivé, elle est prête à tout pour s’améliorer et réussir l’examen d’entrée.

Ainsi, en échange de quelques corvées de ménage, les deux compères lui ouvrent la porte de leur manoir, notamment de leur bibliothèque, et l’entourent de leur plus généreuse aide.

Avec Crevette, bande dessinée pour les jeunes lecteurs parue à La Pastèque, Élodie Shanta met en scène le quotidien d’une apprentie petite sorcière dans un monde à la fois magique et empreint d’humanité. Orpheline, Crevette garde le spectre de sa mère au grenier de sa maison, où elle se réfugie dans les moments difficiles.

Regarder vers l’avant

Au cours de cette traversée qui la mène, à force d’efforts et d’étude, sur le chemin de l’école de sorcellerie, non seulement Crevette apprend quelques rudiments du métier — cartomancie, fabrication de golems à l’aide de runes —, mais elle gagne surtout en assurance, parvient à faire le deuil de sa mère et à regarder vers l’avant.

Si la magie domine dans les discussions et les activités entreprises par les différents personnages, l’histoire est avant tout une ode à l’amitié et à l’entraide.

L’amour aussi, vient se tailler une place entre Crevette et le tendre Bjørn, ce qui rend la possessive Bruna quelque peu jalouse.

Avoisinant ainsi le récit de formation, l’histoire de Crevette est d’ailleurs présentée en trois parties, lesquelles témoignent du cheminement de la fillette.

Depuis l’arrivée au manoir, où la peur, l’inquiétude, la peine et le manque de confiance dominent, jusqu’au retour à la maison maternelle en passant par la période d’apprentissage passée à l’école, le parcours de la fillette est non seulement riche en émotions, mais ponctué d’événements qui contribuent à la faire grandir.

La magie opère

Si l’histoire est habilement structurée, le rythme cadencé du récit, la vivacité des dialogues, la vraisemblance des émotions partagées contribuent pour beaucoup à maintenir l’intérêt.

Chacun des protagonistes — être humain, créature fantastique ou animal — est défini par un caractère franc renforçant la crédibilité des liens qui unissent chacun des membres de cette joyeuse bande. À travers Gamelle, Bruna, Joseph, Bjørn et Crevette, Shanta parvient à mettre en scène avec naturel et aisance toute la naïveté et l’authenticité de l’enfance.

La ligne simple, impure et rondelette de l’illustratrice épouse par ailleurs ce mélange de magie, de joie enfantine et de candeur. Les décors regorgent de mille et un détails qui dynamisent les scènes et témoignent de la fougue des héros. Depuis les légendaires petites araignées suspendues au plafond jusqu’aux livres empilés sur le sol, à la vaisselle qui attend sur le comptoir, la vie grouille et grenouille dans tous les recoins du manoir et de l’école.

La présentation des cases, qui alternent pleines pages et gros plans, évoque aussi ce dynamisme.

Avec Crevette, Shanta déjoue habilement le stéréotype de la sorcière maladroite trop souvent vue et offre, au contraire, un modèle rafraîchissant, à la fois fragile et fort, tendre et direct, un personnage entier.

Extrait de «Crevette»

– Bo 
uh bo 
u – Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? – Bouho 
Bo 
u ! – Crevette ? Euh, ça va ? – NON ! J’ai raté l’examen d’entrée à l’école de sorcellerie. – Encore ? ! – Oui, encore… Je suis nulle… – Mais non Crevette. Je suis sûr qu’il y a des domaines dans lesquels tu t’en sors mieux. – Je suis très forte en ménage ! – Ah, c’est bien. Mais c’est vrai qu’en sorcellerie, c’est pas le plus utile…– Bah, maman dit que, si c’est la pagaille, on ne retrouve plus ses potions… – Euh, oui ça se tient. – Sinon, parfois, j’arrive à prédire le futur. – Crevette, tu veux passer au château ? On sera mieux pour discuter, qu’en penses-tu ? Tu ne vas pas rester ici à pleurer toute la journée, si ? – Non… – On a du thé aux graines grillées, t’aimes ça ? – Je crois !

Crevette

★★★★

Élodie Shanta, La Pastèque, Montréal, 2019, 140 pages