Des hommages nourris pour Michel Serres

Écrivain et historien des sciences, Michel Serres s’est intéressé à toutes les formes du savoir, scientifique comme littéraire, anticipant les bouleversements liés aux nouvelles technologies de la communication.
Photo: Etienne De Malglaive Agence France-Presse Écrivain et historien des sciences, Michel Serres s’est intéressé à toutes les formes du savoir, scientifique comme littéraire, anticipant les bouleversements liés aux nouvelles technologies de la communication.

Le président français, Emmanuel Macron, a rendu hommage dimanche au philosophe Michel Serres, « un grand intellectuel » qui « sut mettre son érudition au service de tous » et fit « briller la tradition philosophique française au-delà de nos frontières ». L’intellectuel s’est éteint samedi, entouré des siens, à l’âge de 88 ans.

Michel Serres « fut parmi les premiers » à « faire de la Terre un objet philosophique à part entière, prélude à la prise en compte, sur le plan philosophique et politique, de l’enjeu décisif de préservation de la biosphère », souligne un communiqué publié par la présidence française au lendemain de son décès.

« Adieu, Michel Serres, l’honnête homme par excellence, du XXe et du XXIe siècles, éclectique, humaniste et visionnaire. Sa bonté se voyait et s’entendait », a pour sa part souligné le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, sur Twitter. « Sa pensée sur l’éducation continuera à nous influencer », a-t-il ajouté.

Écrivain et historien des sciences, ce membre de l’Académie française s’est intéressé à toutes les formes du savoir, scientifique comme littéraire, anticipant les bouleversements liés aux nouvelles technologies de la communication.

L’un de ses plus grands succès d’édition fut Petite Poucette, ce titre évoquant la virtuosité avec laquelle certains utilisent leurs pouces pour taper sur leurs téléphones portables, vendu à plus de 270 000 exemplaires en 2012. Partant du postulat qu’un nouvel humain est né, le philosophe y analysait les mutations politiques, sociales et cognitives qui accompagnent cette « nouvelle révolution ».

L’ascension d’un optimiste

Né le 1er septembre 1930 à Agen (sud-ouest de la France), fils d’un marinier, il entre à l’École navale en 1949, puis à la prestigieuse École normale supérieure en 1952, creuset des intellectuels français. Agrégé de philosophie trois ans plus tard, ce spécialiste de Leibniz, bouleversé par le bombardement d’Hiroshima en 1945, entreprend pourtant une carrière d’officier de marine, sillonne l’Atlantique et la Méditerranée, et participe comme enseigne de vaisseau à la réouverture du canal de Suez.

Il quitte la marine en 1958 et se tourne vers l’enseignement. À Clermont-Ferrand, où il côtoie Michel Foucault, puis à la Sorbonne, où il enseigne l’histoire des sciences.

Ses cours d’histoire débutent « avec zéro étudiant », mais peu à peu son auditoire s’étoffe. Et si ses premiers livres passent inaperçus, la notoriété vient dans les années 1980, avec la série intitulée Hermès, Les cinq sens, prix Médicis de l’essai en 1985, ou Eléments d’histoire des sciences (1989).

Dans Les cinq sens, il écrit qu’« il n’y a rien dans l’intellect si le corps n’a roulé sa bosse, si le nez n’a jamais frémi sur la route des épices ».

À partir de 1984, il enseigne la philosophie à l’université californienne de Stanford, où il passe une partie de l’année.

Michel Serres place l’environnement au centre de sa réflexion, s’interroge sur « le passage du local au global » et porte un jugement résolument optimiste sur le développement des nouvelles technologies.

En 1990, il est élu à l’Académie française, où il est reçu sans la traditionnelle épée, « en signe de paix ». Il devient dès lors une figure intellectuelle familière et touche un plus large public.

Dans Le contrat naturel (1990), il propose de bâtir un nouveau droit pour réguler les rapports entre l’homme et la nature. Et Le tiers-instruit (1991), réflexion brillante sur l’éducation, l’impose comme un spécialiste de la question. Édith Cresson, première ministre sous François Mitterrand, le charge de préparer « l’Université de France », qui doit délivrer un enseignement à distance des savoirs fondamentaux.

Mais son rapport jugé « utopique » est accueilli fraîchement. « On appelle utopique ce que l’on ne comprend pas », rétorque-t-il. « Nous sommes à l’an zéro d’une nouvelle manière de partager le savoir », dit-il en 1996, notant que la communication moderne bouleverse la nature même de l’enseignement.

Long voyage

Son parcours le conduit à s’intéresser aussi bien aux Origines de la géométrie (1993) qu’à La légende des anges (1993). « Voyageur infatigable de la pensée », comme le décrit sur son site Internet Le Pommier, son éditeur de longue date, Michel Serres est l’auteur de quelque 80 ouvrages et continuait de publier régulièrement ces dernières années.

Son dernier livre, Morales espiègles, était paru en février. Invité de l’émission Questions politiques sur France Inter dimanche dernier, il disait à propos de ce livre vouloir éviter de paraître « donneur de leçons ». « S’il y a une voie pour un signal moral, c’est le rire », ajoutait le philosophe.