«L’Europe est-elle chrétienne?»: du christianisme à la laïcité

Le pape Paul VI a, par l’encyclique «Humanæ vitæ» (1968) contre le contrôle artificiel des naissances, donné un «coup de tonnerre» jugé réactionnaire.
Photo: Archives Agence France-Presse Le pape Paul VI a, par l’encyclique «Humanæ vitæ» (1968) contre le contrôle artificiel des naissances, donné un «coup de tonnerre» jugé réactionnaire.

Après la Seconde Guerre mondiale, trois des quatre pères de la reconstruction européenne, le Français Robert Schuman, l’Italien Alcide De Gasperi et l’Allemand Konrad Adenauer étaient, rappelle Olivier Roy, dans son essai L’Europe est-elle chrétienne ?, des « catholiques dévots (mais pas le quatrième, Jean Monnet) » : ce Français était plutôt agnostique. Reste que le prélude à l’Union européenne a pu être vu comme une réponse chrétienne à l’horreur nazie.

Expert français de l’islam politique, Roy observe de façon différente la réalité actuelle. Il tient compte de la chute brutale de la pratique religieuse au milieu des années 1960 en Europe et quitte un instant le Vieux Continent pour établir un lien avec la situation québécoise si semblable. Le christianisme devient, écrit-il avec pénétration, « une référence identitaire et pas du tout une référence religieuse ». Cette « sécularisation du christianisme » serait, explique-t-il, une riposte à la montée de l’islam en Europe.

Le populisme modéré ou d’extrême droite se sert d’un christianisme sans Dieu pour mieux s’opposer à l’influence de la foi musulmane surtout dans l’ordre sociopolitique. Roy insiste : le populisme est imprégné de la révolution des moeurs des années 1960 qui a changé les sociétés occidentales. Le politologue souligne avec brio que « la vraie déchristianisation » consiste moins en la chute de la pratique religieuse qu’en « une nouvelle anthropologie centrée sur la liberté humaine ».

L’Europe a institutionnalisé cette anthropologie, par exemple en facilitant le divorce et l’avortement, règle que les populistes ne contestent guère, à la différence de la faible minorité des croyants. À propos du courant protestant marginal illustré en Occident par Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), théologien allemand qui paya de sa vie son opposition à Hitler, et par son confrère américain Harvey Cox (né en 1929), Roy résume ce qui pourrait être la seule issue d’un christianisme déclinant.

En voici pour lui l’idée paradoxale : « Dieu est à l’oeuvre même dans la sécularisation. Il est maître de l’Histoire avant d’être maître de l’Église. La sécularisation fait partie de son projet, et l’Église doit d’une certaine manière se mettre à la tête du mouvement séculier. » Comme Roy le signale, l’Église catholique avec Vatican II (1962-1965) a aussi tenté une « autosécularisation », mais Paul VI, son promoteur, a, par l’encyclique Humanae vitae (1968) contre le contrôle artificiel des naissances, donné un « coup de tonnerre » jugé réactionnaire.

Au nom d’un héroïsme moral peu praticable, le pape au passé antifasciste a rejoint, dans le déconcertant paradoxe chrétien, les marginaux protestants de la lignée de Bonhoeffer, pourtant si différents de lui par la doctrine. Même mourant, le christianisme ne continuait-il pas de troubler ainsi l’Europe et tout l’Occident, comme un fantôme qui ne cesse de les hanter ?

Extrait de «L’Europe est-elle chrétienne?»

Le fait que le christianisme se mondialise change par définition son lien avec l’Europe. Si l’Europe continue de se percevoir comme chrétienne, le christianisme lui n’est européen qu’à la marge.

L’Europe est-elle chrétienne ?

★★★★

Olivier Roy, Seuil, Paris, 2019, 204 pages