«Histoire de la CIA»: la célèbre agence racontée par ses agents

La Central Intelligence Agency fut créée en 1947. Elle occupe une centaine d’hectares dans les bois de Langley en Virginie.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse La Central Intelligence Agency fut créée en 1947. Elle occupe une centaine d’hectares dans les bois de Langley en Virginie.

CIA. De ce mystérieux sigle émane une puissante odeur de conspiration et de complot. Surnommée « la Compagnie » ou « l’Agence », la Central Intelligence Agency fut créée en 1947. Elle occupe une centaine d’hectares dans les bois de Langley en Virginie. Ses couloirs, à l’image de son Memorial Hall, seraient « peuplés de fantômes ».

C’est ce qu’estime John Prados, directeur de recherche au National Security Archive (Université de Washington) dans son Histoire de la CIA, initialement parue en anglais en 2017. Sans trop définir ce qu’il entend par le concept de « fantômes », Prados croit que ceux-ci éclairent le passé, le présent et l’avenir de l’Agence.

Plutôt que d’adopter une approche chronologique, l’auteur « dresse une typologie des différents agents et présente leur histoire afin de montrer l’évolution générale de la CIA ». Certains d’entre eux, comme Allen Dulles, rappellent les actions des pionniers.

D’autres constituent des modèles à suivre, comme Jennifer Matthews et Eloise Page, ou devraient agir comme repoussoirs, tel Dewey Clarridge. Ont aussi voix au chapitre des acteurs récents comme George Tenet, Leon Panetta et David Petraeus.

Prados insère ces histoires personnelles dans celles, plus larges, d’opérations clandestines menées en Pologne, en Hongrie et en Indonésie, en passant par la baie des Cochons, l’Iran, les contras nicaraguayens, la débâcle américaine en Irak et Guantánamo. Au terme de cette vaste fresque, il paraît évident que la CIA, véritable forteresse du secret, a toujours cherché à se protéger et à résister « au contrôle de l’administration et du Congrès avant de s’y soustraire totalement ».

De manière générale, l’image de la maison hantée sied bien à la Compagnie, croit Prados, car à mesure de sa militarisation, l’Agence devient « de plus en plus hantée par sa dérive hors des chemins classiques de l’espionnage et de l’analyse d’informations ». Le scandale des geôles clandestines instituées durant la guerre contre le terrorisme et de la torture qui s’y pratiquait sous la gouverne du maléfique psychologue James Elmer Mitchell constitue un exemple choquant de cette dérive.

Fondée sur des documents récemment déclassifiés, des mémoires d’anciens responsables et des entretiens inédits, cette Histoire de la CIA propose des conclusions souvent percutantes.

Elle apporte aussi un point de vue original quant à la place des femmes au sein de la CIA. Celles-ci y furent longtemps tolérées par nécessité, plutôt que considérées comme une force vive.

La forme du livre pose toutefois problème. Le récit souvent stupéfiant contient de trop nombreux allers-retours qui rendent la chronologie difficile à suivre. Il recèle tant de détails traitant entre autres de bureaucratie que la lecture devient vite laborieuse.

Pour pénétrer les arcanes de l’Agence, mieux vaut d’abord plonger dans le roman touffu de Robert Littell (La Compagnie, 2003), ainsi que dans les essais de Franck Daninos (CIA, une histoire politique, 2007) et de Tim Weiner (Des cendres en héritage, 2009).

Histoire de la CIA: Les fantômes de Langley

★★ 1/2

John Prados, traduit de l’anglais par Antoine Bourguilleau, Perrin, Paris, 2019, 541 pages