«Chroniques d’un enfant du pays»: James Baldwin, fin explorateur des tensions raciales aux États-Unis

À travers une dizaine de textes, Baldwin chronique sa relation torturée avec son Harlem natal.
Photo: Ralph Gatti Agence France-Presse À travers une dizaine de textes, Baldwin chronique sa relation torturée avec son Harlem natal.

L’engouement pour l’oeuvre de James Baldwin (1924-1987), romancier, dramaturge et activiste, ne semble pas vouloir faiblir. C’est une très bonne chose.

Si Beale Street pouvait parler, roman adapté au cinéma en 2018, et avant lui I Am Not Your Negro, le puissant documentaire oscarisé que lui a consacré Raoul Peck en 2016, ont contribué à ressusciter un peu l’oeuvre de cet écrivain majeur.

À l’éloquence de James Baldwin, à son charisme contagieux, s’ajoutent des qualités de fin explorateur des tensions raciales aux États-Unis.

Malheureusement pour nous, même si la plupart de ses livres ont rapidement été traduits (La chambre de Giovanni, Un autre pays), les éditeurs n’ont pas toujours assuré leur disponibilité. Conséquence : l’écrivain semble être injustement tombé dans l’oubli. Chroniques d’un enfant du pays, nouvellement traduit par l’écrivaine Marie Darrieussecq (Truismes, Naissance des fantômes), vient corriger cette réalité.

Aîné d’une fratrie de neuf enfants, Baldwin est né et a grandi à Harlem dans la pauvreté et dans l’ombre d’un père pasteur qui était dur à son endroit. L’histoire de son enfance, raconte-t-il sans s’épancher, est « le sinistre conte habituel ». On comprend sans peine que Baldwin, Noir, écrivain et homosexuel, ait envisagé et choisi la voie de l’exil aussitôt qu’il lui a été possible de le faire. Esprit farouchement libre, doté d’un charisme exceptionnel, c’est en France qu’il a atterri en 1948 et qu’il est véritablement devenu écrivain — il est mort à Saint-Paul-de-Vence.

Proche de Martin Luther King et de Malcolm X, de Marlon Brando, de Simone Signoret et d’Yves Montand, de Marguerite Yourcenar (qui a traduit l’une de ses pièces, Le coin des « Amen »), de Richard Wright comme de Nina Simone ou de Miles Davis, James Baldwin a multiplié les allers-retours sans jamais tourner le dos aux États-Unis.

Paru aux États-Unis en 1955, quand l’écrivain avait tout juste 30 ans, Chroniques d’un enfant du pays présente en quelque sorte la quintessence de sa pensée et témoigne autant de la finesse de ses analyses que de sa grandeur d’âme.

À travers une dizaine de textes, Baldwin chronique sa relation torturée avec son pays natal. Il y examine la question raciale aux États-Unis d’une façon originale, à des lieues de tous les extrémismes, mais sans langue de bois. Il y raconte le ghetto de Harlem où il a grandi, évoque un voyage à Atlanta ou parle de la vie d’un Noir américain à Paris dans les années 1950. Il relit La case de l’oncle Tom de Harriet Beecher Stowe aussi bien qu’Un enfant du pays de Richard Wright.

Pour lui, au-delà des statistiques socio-économiques, le « problème noir » aux États-Unis était avant tout un problème moral ; 65 ans plus tard, la réalité ne peut que souligner la percutante actualité de son oeuvre.

Sans la moindre prétention, il écrivait : « Je veux être un honnête homme et un bon écrivain. » Il aura réussi sur toute la ligne.

Chroniques d’un enfant du pays

★★★★

James Baldwin, traduit de l’anglais par Marie Darrieussecq, Gallimard, Paris, 2019, 224 pages