Les notes de coeur de Diane Brasseur

Diane Brasseur écrit des romans cinématographiques (elle revendique le terme) traversés de grands sentiments.
Photo: Olivier Marty Allary Éditions Diane Brasseur écrit des romans cinématographiques (elle revendique le terme) traversés de grands sentiments.

« C’était l’époque où le silence des adultes soufflait sur les questions des enfants. » « L’époque où les adultes parlaient devant eux en pensant qu’ils ne comprenaient rien. » Où, « pour soulager la peine, on préférait penser à autre chose ».

C’est cette époque, celle d’avant la Seconde Guerre mondiale, que Diane Brasseur a si bien saisie, écrite, dans son troisième roman, La partition. Un roman qui s’étale du reste sur plusieurs décennies et qui porte la marque de son autre grand amour, le septième art.

Car la romancière française trentenaire est également scripte-éditrice pour le cinéma. « Gardienne de l’histoire », comme elle qualifie ce métier. Elle a notamment travaillé sur le supersuccès Taken produit par Besson. Son dernier projet en date ? Le long métrage consacré à Céline Dion, réalisé par Valérie Lemercier.

C’est d’ailleurs après plusieurs jours de tournage de ce film à Boucherville que nous rencontrons Diane Brasseur. L’écrivaine se montre chaleureuse, généreuse, curieuse de tout. Le soir même, elle doit prendre l’avion pour Paris, où elle rentre la tête pleine de souvenirs d’ici. Son préféré ? « D’avoir brunché chez Lola Rosa en lisant Paul à Québec après avoir visité l’exposition de Mugler au Musée des beaux-arts. J’ai adoré ce moment. »

Du biopic sur Céline, la scripte-éditrice ne dira rien, ou plutôt ne pourra rien dire. Elle est tenue au secret absolu. « Je suis désolée, ce n’est pas de la mauvaise volonté. » On apprendra seulement que l’équipe est majoritairement québécoise et composée de plusieurs personnes ayant travaillé aux côtés de l’adorée diva de Charlemagne.

« On était très peu de Français. Seulement 10 sur 100, je pense », racontera-t-elle, avant d’ajouter que ce tournage lui a permis de découvrir l’oeuvre de la star (« l’album avec Goldman est mon favori ») et le parcours impressionnant de celle qui est devenue artiste si jeune.

D’ailleurs, le thème « devenir artiste » traverse le dernier roman de Diane Brasseur. La partition, donc. Une fresque historique, marquée de musique et inspirée par des lettres, des vraies, sur lesquelles l’auteure est tombée en fouillant dans un placard. Des lettres que se sont échangées pendant six ans son oncle Bruno K. et sa grand-mère Koula.

Une femme qui avait « le sens du rythme, de l’humour et de la tragédie ». Qui a quitté sa Grèce natale pour épouser un représentant de porcelaine et le suivre en Suisse. Un pays où elle s’est ennuyée, éteinte, où elle a cessé de rire.

Koula, sa grand-maman. « Un personnage romanesque tellement parfait que je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. » Une mère forcée d’abandonner un de ses fils. Une fille frondeuse, ayant « un goût immodéré pour le drame ». Qui a pris dans son roman bien plus de place que l’écrivaine ne l’avait d’abord prévu.

Car elle en prend, de la place, cette héroïne magnifique. Avec ses élans de grande passion, parfois traversés de grandes envies. « Si on aime, on est jaloux ! » croit-elle. Ce « trait de caractère terrible » dégradera d’ailleurs sa relation avec l’un de ses garçons. « La jalousie, c’est un sentiment qui m’est très étranger, confie Diane Brasseur. Et c’est pourquoi j’ai essayé, sans juger, de comprendre comment on peut tomber dans ces excès. »

Elle l’a compris en décortiquant la relation que Koula-la-tornade avait avec Cyntho. Son deuxième mari, un homme marqué par la douleur, qui a perdu sa première épouse et son enfant. Qui voyait pourtant l’existence avec une sagesse inouïe.

« On peut considérer que la vie est belle quand la somme des beaux jours est supérieure à la somme des mauvais », avait-il pour coutume de dire. « Je veux m’inspirer de cette phrase dans ma propre vie, s’exclame sa petite-fille. Il était si plein de gentillesse ! J’ai beaucoup d’amour pour lui. Mon grand-père que je n’ai pas connu. »

Raconter l’étranger

Diane Brasseur l’avoue : sa connaissance (inexistante) de la musique se résume à « avoir étudié la méthode Suzuki à 12 ans ». Pour imaginer l’épopée de sa famille, marquée par l’omniprésence du piano et du violon, elle a donc écouté de grands entretiens avec des musiciens (« la radio m’inspire énormément »). Deux autres choses, pourtant, lui ont été plus difficiles à aborder. « D’abord, la maternité, parce que je n’ai pas d’enfant. Puis, la Seconde Guerre mondiale. »

Il faut dire qu’elle avait encore en tête ce conseil lancé par son prof à l’école de cinéma : « Arrêtez de parler de sujets que vous ne connaissez pas ! »

La guerre, donc, et notamment le bombardement de Bruxelles, a été compliquée à raconter. « Je me sentais comme avec une toute petite pelle face à une très grande montagne. C’est un conflit tellement terrible, qui a eu des répercussions telles ! Je ne voulais pas être indélicate. J’y suis allée doucement, avec parcimonie. »

Tout comme elle a abordé, avec délicatesse, la grande question à la base de sa Partition. À savoir : pour quelle raison un homme brillant, qui aurait pu devenir pianiste, chef d’orchestre ou écrivain, ne l’est-il pas devenu ? Pourquoi donc n’a-t-il jamais obtenu la reconnaissance qu’il méritait ?

Dans ce contexte, Diane Brasseur parle de son oncle, Bruno K. Mais pas seulement de lui. « J’en ai croisé, des gens infiniment doués que l’on n’entend pas ! Peut-être parce qu’ils ont une fragilité qui ne leur permet pas de passer à autre chose ? »

Si cette femme de mots est si sensible à ce sujet, c’est peut-être parce qu’elle anime aussi des ateliers d’écriture. Où elle tombe sur des perles, rédigées par des gens « qui travaillent 10 heures dans la journée dans un autre boulot » avant de venir suivre son cours du soir.

« Je suis étonnée par la qualité de ce qu’ils proposent. Follement touchée, aussi, par leur rêve d’écrire. Par tous les empêchements qu’ils ont eus, qu’ils se sont imposés eux-mêmes. Il y a quelque chose dans ce désir empêché qui m’émeut. »

En exergue, l’écrivaine place d’ailleurs une citation parlante de Jean-Michel Delacomptée : « On écrit toujours pour quelqu’un. Pour qui ai-je écrit ? » Diane Brasseur, elle, écrit des romans cinématographiques (elle revendique le terme) traversés de grands sentiments. Et elle les écrit… pour vous ?

La partition

Diane Brasseur, Allary éditions, Paris, 2019, 448 pages