Le livre frustrant de Sébastien Dulude

Il y a plusieurs manières, plusieurs tons dans le livre d’amour impossible se jouant des codes de la poésie d’amour impossible signé Sébastien Dulude.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Il y a plusieurs manières, plusieurs tons dans le livre d’amour impossible se jouant des codes de la poésie d’amour impossible signé Sébastien Dulude.

Sébastien Dulude aimerait que vous trouviez son livre frustrant. Aussi frustrant que ce mot — « erreur » — qu’affichera l’écran de votre calculatrice si vous tentez de diviser n’importe quel nombre par zéro.

« Erreur », c’est aussi le dernier mot de divisible par zéro, son troisième livre. « Erreur », posé tout seul et tout nu au bas de la page, à peine un poème, comme si même le désir de créer de la beauté à partir d’une expérience pas forcément belle, celle d’une relation vouée à l’échec, revêtait soudainement quelque chose d’hypocrite.

Sébastien Dulude était pourtant parvenu, dans les pages précédant cette fin péremptoire, à soutirer à la douleur de l’incommunicabilité des vers propres à émouvoir : « l’horizon étouffant se révèle complet dans la chambre / toute clarté, rampante » ; « jusqu’à ce qu’expirent quelques autres lentes et disséquantes secondes imprononçables je n’appartiens ni au jour ni au soir », « c’est l’heure où les arbres se penchent en paires avec l’avenue / et nous, nous manquons le spectacle du silence ».

Que s’est-il passé pour que la dernière section du livre repose, a contrario, sur une série de phrases tronquées, que l’on dirait frappées par un barrage de glitchs ? « Mon projet, c’était de faire ressentir un manque, une dislocation, confie Dulude en entrevue. Je voulais que l’objet, à l’image de la relation, se désintègre sous nos yeux, qu’il y ait des ratés. Au début, on est presque dans une parodie de beauté, puis j’injecte peu à peu du sable dans l’engrenage. Le livre performe sa cassure. Mon fantasme, c’était de créer une expérience frustrante du livre : attachez-vous pas à la beauté du texte, parce que ça va foutre le camp ! »

L’intensité nerveuse de la poésie

Il y a donc plusieurs manières, plusieurs tons dans ce livre d’amour impossible se jouant des codes de la poésie d’amour impossible. Le lyrisme qu’inspire à Sébastien Dulude son désarroi sera ainsi de plus en plus traversé par la provocation d’un contretemps formaliste ou d’une formule baveuse. Une tension entre révérence pour une certaine tradition et envie irrépressible de la salir indissociable du parcours du poète, dont la trajectoire aura balancé entre conformisme et rébellion.

Né à Montréal, bien qu’il ait passé sa jeunesse à Thetford Mines, Sébastien Dulude fait des études de droit et marche ainsi brièvement dans les traces de son défunt père avocat, avant d’être dévoyé par l’appel de la poésie, qui le travaillait au corps depuis l’adolescence. À l’Université de Trois-Rivières, il reprend tout à la case zéro. Études en littérature : bac, maîtrise et doctorat.

Sébastien Dulude est donc visiblement un bon élève, mais aussi probablement le gars le plus tannant que vous croiserez dans une soirée de poésie, doublé d’un performeur ne craignant ni le sang ni la souffrance. chambres, son premier livre (Éditions Rodrigol, 2013), contenait entre autres une photo du poète se brûlant le ventre avec une ampoule électrique.

« J’ai toujours aimé la musique métal, et la poésie, ça avait pour moi cette même dimension intense que je trouvais dans le métal et pas ailleurs », se rappelle celui qui est aujourd’hui directeur littéraire de La Mèche. Une intensité se cristallisant entre ses mains quand vient le temps d’écrire. « J’écris de manière très, très nerveuse. C’est comme si j’avais peur de manquer un angle sur un bijou et de tout casser. »

De la ponctuation choquante ?

Parce qu’une fois n’est pas coutume, citons brièvement le communiqué de presse qui accompagne divisible par zéro : « La lecture se fait glissante. Elle se meut, exigeante, étonnante, rythmée par une ponctuation parfois choquante […] »

Mais comment une ponctuation peut-elle bien choquer ? En s’insinuant là où elle n’a pas été invitée. Exemples : « je ne m’étais jamais arrêté, à respirer », « je cherche un mot plus fort que, lumière ».

« Ben oui, paraît que mes virgules ne sont pas kosher ! lance à la blague Sébastien Dulude. Le recueil qui m’a le plus influencé pour ça, c’est L’amour des objets de Martine Audet. Elle avait une utilisation du deux-points à couper le souffle. J’en étais jaloux, j’en ai fait une obsession pendant des semaines. Alors, pour moi, la virgule, même si ça peut être le signe le plus banal, c’est devenu le petit pois en dessous du matelas. »

Il aura passé quatre ans et demi (!) à reconfigurer des vers, à déplacer des virgules, à joindre des mots n’ayant rien à voir ensemble par des traits d’union incongrus (prunelle-poussière, défilés-récidives, rêve-moustiquaire). Un travail de « minuscule architecture », illustre-t-il, aux antipodes d’une poésie plus orale ou plus expansive qui connaît actuellement beaucoup de succès.

« Mais je ne voulais pas non plus juste écrire un autre de ces livres d’orfèvre beaux et bien faits, précise l’auteur de 43 ans. Je ne suis pas là pour conforter une certaine tradition. Il y a quelque chose de fondamentalement punk dans divisible par zéro. À la page 49, quand je parle du fleuve, c’est une joke sur les poètes qui s’installent au Café Frida à Trois-Rivières et qui font des recueils de poésie sur le fleuve. C’est aussi une joke sur toute cette vague de poésie douce qui veut faire du bien. »

Trublion, Sébastien Dulude ? Sans doute un peu, oui, bien que dans la mesure où « la poésie, c’est vraiment la chose qu[‘il] aime le plus au monde ». « C’est ce que je veux fréquenter le plus. » Ce qui explique en partie pourquoi le poète continue de prendre le risque de critiquer les oeuvres de ses collègues dans les pages du magazine Lettres québécoises, malgré la petitesse d’un milieu où vous rencontrerez forcément, lors d’un futur lancement, celui ou celle que vous avez écorché.

« C’est étonnant, le nombre de manières qu’il y a de rendre compte de l’expérience de l’inachevé, de la fin de quelque chose, par le langage », conclut-il, visiblement toujours troublé, et ému, par ce que la poésie permet. « Dans la norme trop forte qui était celle d’une relation, j’avais besoin d’une way out et je l’ai trouvée en malmenant cette norme trop forte qu’est le langage. »

divisible par zéro

Sébastien Dulude, Le Lézard amoureux, Montréal, 2019, 96 pages