«Les fabuleuses aventures d’Aurore»: voir derrière les yeux

Douglas Kennedy signe un premier roman d’une série jeunesse qui met en scène une fillette de 11 ans, débrouillarde, sensible et différente.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Douglas Kennedy signe un premier roman d’une série jeunesse qui met en scène une fillette de 11 ans, débrouillarde, sensible et différente.

Depuis la Californie, « en plein milieu de nulle part », dit-il au téléphone — plus précisément dans le parc National Sequoia alors qu’il profite de quelques jours de vacances —, Douglas Kennedy nous raconte avec générosité la création des Fabuleuses aventures d’Aurore, premier roman d’une série jeunesse qui met en scène une fillette de 11 ans, débrouillarde, sensible et différente.

C’est au moment où son fils Max, atteint d’un trouble dans le spectre de l’autisme (TSA), termine ses études à l’université que Douglas Kennedy se met à réfléchir à une histoire autour du TSA. « Un matin, alors que j’étais à Paris, j’ai écrit quelque chose dans un de mes calepins : les enfants voient tout, comprennent tout. Max, même s’il a un point de vue différent sur la vie, il a bien compris ce qu’elle est.

Il est d’ailleurs maintenant indépendant. Il a une maîtrise de l’Université de Londres, il est photographe et cherche du travail, comme tout le monde. Pour moi, Max n’était pas un enfant autiste et n’est pas plus un adulte autiste, il est normal. Mais quelle est la normalité ? Est-ce qu’il y en a une ? Et, ça, ça a été la clé de mon histoire. »

Communiquer sans parler

Est donc née Aurore, cette petite qui ne parle pas, mais parvient à communiquer en écrivant sur sa tablette. Une fillette qui a surtout cette capacité à voir derrière les yeux des gens, à saisir leurs pensées cachées, leurs mensonges, leurs soucis. « J’ai eu l’idée de cette petite fille de 11 ans qui n’est plus dans l’enfance, mais pas encore dans l’adolescence. Elle est innocente, mais aussi très perspicace. Elle est autiste et a ce pouvoir magique de saisir l’Autre dans ce qu’il est, ce qu’il ressent, ce qu’il pense. »

Si Kennedy met en scène l’autisme, il le fait dans un contexte tout à fait identifiable en évitant justement de cloisonner ce spectre dans une case. La vie quotidienne d’Aurore ressemble ainsi à celle de milliers d’enfants. « Comme 50 % d’eux, elle a des parents séparés, son père a une nouvelle amoureuse. En plus de ça, sa meilleure amie n’est pas bien dans sa peau, elles se font intimider par la bande de Dorothée, des vilaines… J’ai voulu inscrire ce personnage au milieu de situations quotidiennes », ajoute-t-il.

Quand je mets en scène une femme, je transporte une bonne dose d’oestrogène avec moi. Et c’est la même chose avec un enfant. Quand Aurore parle, je suis dans sa tête, je deviens Aurore. En fait, je suis comme un acteur quand j’écris.

Investir la part d’humanité, de clairvoyance et de vérité dans l’enfance est une façon de célébrer les différences tout en les réunissant autour d’un même quotidien.

Bien que plusieurs composantes du roman aient été inspirées de la vie de l’auteur, ce dernier se défend bien d’y voir toute forme d’autobiographie. « D’abord, Max n’est pas Aurore. Il est très différent. D’ailleurs, chaque enfant autiste est complètement atypique. Bien sûr, tout ce que je raconte dans le livre vient de moi, c’est mon point de vue sur la condition humaine, sur l’amour. Le père d’Aurore est écrivain, tout comme moi. Après son divorce, il tombe amoureux d’une femme plus jeune, tout comme moi. Mais, mon divorce était plus violent et amer que celui des parents d’Aurore », explique-t-il.

Le don de la petite protagoniste, celui de faire tomber les masques, lui vient aussi en partie de l’enfance de l’auteur. « Quand j’avais 12 ou 13 ans, un soir, vers 17 h, le téléphone a sonné. J’ai répondu et un homme m’a dit que mon père trompait ma mère avec sa femme à lui. Plus tard, mes parents ont tenté de me rassurer en disant que c’était des mensonges. Je me souviens très bien avoir accepté leur version des choses, mais je savais qu’ils mentaient. Et d’ailleurs, si je suis devenu écrivain, c’est en partie grâce à cet incident, à ce moment où j’ai pu voir derrière les yeux. »

L’écriture, un voyage

Bien que l’auteur écrive depuis 1988, Les fabuleuses aventures d’Aurore — dont le deuxième titre paraîtra en décembre 2019 — est sa première incursion dans le monde de la littérature jeunesse. À l’instar de ce que racontait Vincent Cuvellier dans Je ne suis pas un auteur jeunesse, Kennedy affirme que l’écriture est un métier en soi, peu importe le destinataire.

« La vérité, c’est que c’est exactement le même processus. Par exemple, quand je mets en scène une femme, je transporte une bonne dose d’oestrogène avec moi. Et c’est la même chose avec un enfant. Quand Aurore parle, je suis dans sa tête, je deviens Aurore. En fait, je suis comme un acteur quand j’écris. »

Cette façon de voir l’écriture se double d’une certaine candeur. Pour chacune des histoires qu’il entreprend, l’auteur de La symphonie du hasard ne connaît jamais exactement l’issue.

« L’écriture, pour moi, c’est un voyage de découvertes. Avec Aurore, même si j’avais déjà des personnages en tête, quelques idées bien sûr, tout est arrivé pendant l’écriture et c’est ça qui est passionnant. Je n’ai jamais commencé ma carrière en pensant que j’allais devenir écrivain. Dans la vie, les choses arrivent. Ma femme est tombée enceinte et on a eu un enfant autiste. Les médecins nous disaient que Max n’aurait pas beaucoup d’avenir et, maintenant, il a sa maîtrise, il vit chez moi à Londres. C’est extraordinaire. Le trajet d’une vie, l’arrivée de choses inattendues, c’est au bout du compte une narration en soi. »

 

Critique de «Les fabuleuses aventures d’Aurore»

Elle a 11 ans, elle ne parle pas, mais elle parvient à se faire comprendre par les autres grâce à sa tablette sur laquelle elle écrit très vite. Aurore a aussi cette faculté de voir, comme elle le dit, derrière les yeux des gens. C’est là une façon poétique imaginée par l’auteur Douglas Kennedy pour traduire sa grande sensibilité. Comme tous les enfants, quand la vie est difficile, quand les adultes ou les pairs décident de chambouler le calme du quotidien, elle se réfugie dans son petit monde, à Sésame, un univers opposé au « monde dur », sans problème là où elle retrouve son amie Aube. Premier titre d’une série qui en comptera au moins trois —peut-être plus — Les fabuleuses aventures d’Aurore nous plonge dans l’univers d’une enfant autiste. Bien que la traduction de Catherine Nabokov ne soit pas toujours précise, l’écriture de Kennedy est empreinte de réflexions philosophiques sur la vie portées par des personnages entiers, définis, profonds et attachants. Le trait à la fois candide et échevelé de l’illustrateur Joann Sfar (Le chat du rabbin, Dargaud, 2002) appuie avec intelligence la thématique de la différence.
 

Les fabuleuses aventures d’Aurore

★★★

Douglas Kennedy et Joann Sfar, Pocket jeunesse, Paris, 2019, 240 pages