«L’enfer est pavé de bonnes intentions»: le diable est dans les détails

Jolie surprise de retrouver la plume travaillée de Lauren Weisberger dans son nouveau livre. Peut-être parce qu’elle y fait preuve d’autodérision.
Photo: Mike Cohen Jolie surprise de retrouver la plume travaillée de Lauren Weisberger dans son nouveau livre. Peut-être parce qu’elle y fait preuve d’autodérision.

On s’entend, le diable de Lauren Weisberger, vous savez, celui qui s’habillait en Prada, était à des milliards d’années-lumière de celui de Tolstoï (nettement moins habillé). Mais si le premier roman de la journaliste américaine ne saurait être estampillé « chef-d’oeuvre littéraire », sa critique de l’univers des magazines de mode, inspirée par son stage chez Vogue, était divertissante, marrante et faisait mouche. Il fallait avoir du cran pour s’en prendre à l’intouchable Anna Wintour, surtout en 2003, quand l’empire Condé Nast était encore tout-puissant.

Toutefois, depuis ce sympathique succès, Lauren Weisberger a enchaîné les bouquins moins habiles, pour ne pas dire les boulettes. La cataclysmique suite du best-seller susmentionné, Vengeance en Prada (même le titre était moche), était si diablement mauvaise que c’en était douloureux.

Jolie surprise, donc, de retrouver sa plume plus travaillée dans L’enfer est pavé de bonnes intentions. Peut-être parce qu’elle y fait preuve d’autodérision. Et qu’elle renoue avec Emily, son personnage de cinglante New-Yorkaise branchée. (Pour ceux qui ont vu The Devil Wears Prada, le film : il s’agit de l’assistante incarnée par Emily Blunt). « Une garce intimidante et tordante que rien n’arrête. » « Une emmerdeuse de première » qui remarque honnêtement : « Nous sommes tous des clichés ambulants. Certains d’entre nous sont plus doués pour le dissimuler, c’est tout. »

La dissimulation est d’ailleurs au coeur de ce livre se déroulant en banlieue de la Grosse Pomme. Là où s’installent une avocate mariée ayant quitté son métier pour s’occuper de ses enfants et une ex-mannequin de lingerie flouée par son époux sénateur magouilleur.

L’auteure suit ainsi un sujet très tendance, déjà exploré par l’Australienne Liane Moriarty dans ses Big Little Lies. À savoir : le quotidien désenchanté de femmes richissimes qui vivent principalement pour cancaner, boire du champagne au déjeuner et coordonner des fêtes pour enfants (laquelle organisera le goûter d’anniversaire le plus dispendieux, le plus mémorable) ?

Mais Lauren W. a moins de sens critique que Liane M. Et ses observations, livrées sur un ton léger, creusent rarement plus profondément que comme suit : « La monotonie de sa nouvelle condition de mère au foyer lui donnait envie certains jours de se taper la tête contre les murs. »

Pratiquant sporadiquement le « jeté de noms » (lire : le name-dropping), avec des références à Gigi Hadid, Robin Thicke et Caitlyn Jenner, la romancière fait certes sourire avec certaines descriptions, comme ce « pull à col roulé qui semblait avoir été tricoté avec des cils d’agneau nouveau-né ». Mais c’est plutôt un soupir qu’elle soutire quand Emily-la-citadine-stylée juge sa copine vêtue, ô horreur, du « tricot de son mari » et de « chaussettes de grand-mère » en se demandant : « Où est passée l’avocate new-yorkaise, mince, élégante et au sommet de son art ? » (notez la gradation des valeurs).

Ainsi, l’enfer est donc pavé de bonnes intentions, et ce récit l’est peut-être aussi. Mais au final, les intentions n’annihilent pas toutes les déceptions.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

★★ 1/2

Lauren Weisberger, traduit de l’anglais par Christine Barbaste, Fleuve éditions, Paris, 2019, 432 pages