Marcel Proust: entre histoire et fiction

Le personnage du musicien et compositeur Georges Vinteuil a permis à Marcel Proust (notre photo) d’exposer dans son roman ses réflexions sur l’art.
Photo: Wikicommons Domaine public Le personnage du musicien et compositeur Georges Vinteuil a permis à Marcel Proust (notre photo) d’exposer dans son roman ses réflexions sur l’art.

Il était un « frère inconnu et sublime » pour Charles Swann, dans la Recherche de Marcel Proust. Comme le peintre Elstir et l’écrivain Bergotte, le personnage du musicien et compositeur Georges Vinteuil a permis à Proust d’exposer dans son roman ses réflexions sur l’art.

Il est l’auteur de la célèbre Sonate pour violon et piano, dont une certaine « petite phrase », rappelons-nous, devient pour Swann une véritable obsession, faisant écho à sa passion naissante — et tumultueuse — pour Odette de Crécy. C’était dans « Du côté de chez Swann », le premier tome d’À la recherche du temps perdu.

Né en 1970, Jérôme Bastianelli, critique musical et biographe, président de la Société des amis de Marcel Proust (en plus d’être directeur général délégué du Musée du quai Branly, à Paris), s’est amusé sérieusement à explorer à sa manière ces « perspectives inconnues ». Il a décidé d’exhumer de sa propre imagination tout ce que Proust ne dit pas au sujet du compositeur — parce qu’il ne l’a pas écrit —, et il a fait de cette existence fictive son premier roman.

Fausse biographie d’un vrai personnage de roman, La vraie vie de Vinteuil mélange le vrai et le faux et multiplie à souhait les fausses pistes. Vinteuil (1817-1895) y est présenté d’emblée comme « l’un des rares personnages réels apparaissant dans la Recherche. » Une sorte de fan fiction proustienne, érudite et réjouissante, dans la lignée des Enquêtes de Monsieur Proust de Pierre-Yves Leprince (Gallimard, 2014).

Tout le contraire de Proust, Prix Goncourt, sous-titré Une émeute littéraire. 1913, dans lequel Thierry Laget nous fait visiter les coulisses du 17e prix Goncourt, attribué en 1919 à Marcel Proust pour « À l’ombre des jeunes filles en fleurs », deuxième tome d’À la recherche du temps perdu — qui en compte sept. Il l’a obtenu de justesse contre Les croix de bois de Roland Dorgelès, récit sur le quotidien des soldats dans les tranchées de la Grande Guerre qui vient de se terminer.

 

« J’ai beaucoup tenu au prix Goncourt », confie Proust en octobre 1919. « Puis je n’y ai plus pensé, et cette année, pour bien des raisons, j’y tiens de nouveau », écrivait Proust en faisant du genou à l’un des membres du jury. Sans se douter que l’événement déclencherait une petite tempête, mélange de manoeuvres éditoriales douteuses et de tollé de la critique — un ramdam au final plutôt bénéfique pour l’écrivain et pour l’oeuvre. On reprochait à Proust, en gros, de ne pas avoir besoin des 5000 francs du prix et d’avoir échappé à la guerre…

C’est ce que raconte l’ouvrage de Thierry Laget, romancier né en 1959 qui a par ailleurs collaboré à l’édition de la Recherche dans la bibliothèque de la Pléiade. Vif, informé, pointu, l’auteur y brosse un fascinant portrait du milieu littéraire parisien et de toute une époque. Un intéressant morceau d’histoire littéraire.

La vraie vie de Vinteuil // Proust, Prix Goncourt

★★★ 1/2

Jérôme Bastianelli, Grasset, Paris, 2019, 272 pages // Thierry Laget, Gallimard, Paris, 2019, 272 pages