«Comme une version arty de la réunion de couture»: une perle d’eau sale

Cookie Mueller a été décrite comme «le meilleur antidote à une soirée ratée».
Photo: Finitude Cookie Mueller a été décrite comme «le meilleur antidote à une soirée ratée».

Ses amis la surnommaient unsafe. Et quand on sait qui étaient ses amis, on craint le pire. À propos de cette gorgone grimée de l’underground, le cinéaste John Waters confiait : « Cookie Mueller était une écrivaine, une mère, une hors-la-loi, une actrice, une créatrice de mode, une go-go danseuse, une guérisseuse, une pythie de la scène artistique et, par-dessus tout, une déesse. Vous n’avez pas idée combien cette fille me manque. » Aujourd’hui, c’est notre époque sinistre qui manque de Cookie Mueller.

En 1990, un an après la mort de cette femme décrite comme « le meilleur antidote à une soirée ratée », Chris Kraus (I Love Dick), son éditrice chez Semiotext(e), parlait du recueil Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir (traduit en 2017 chez Finitude) comme de la « meilleure histoire possible de la dernière avant-garde new-yorkaise ». Il va sans dire qu’elle avait vu juste.

Que restait-il à raconter après avoir lavé la vaisselle avec Joplin, découché chez Hendrix, placoté avec Anton Lavey, raté une virée avec les Manson, joué dans cinq films de John Waters, bourlingué en Allemagne et avoir tourné en ridicule un violeur pitoyable ? Tout le reste, il faut bien croire.

L’auteure de Comme une version arty de la réunion de couture, publié ces jours-ci dans une traduction signée Romaric Vinet-Kammerer, avait le don de « neutraliser ses pires expériences » par son humour caustique. Allez comprendre, mais il semblerait qu’une femme qui a l’habitude de sniffer du café en poudre avant de sortir parce qu’elle n’a « pas le temps de s’en faire couler une tasse » est susceptible de vivre certaines expériences.

Évidemment, la principale intéressée aurait balayé le tout du revers de la main : « Je ne suis pas délurée. Je passe mon temps à me prendre les pieds dans des situations qui m’obligent à l’être, c’est tout. »

En fait, ce n’est pas qu’elle savait voir le meilleur dans chaque situation, mais plutôt qu’elle semblait être la mieux placée pour observer celles-ci, en vient-on à croire en lisant sa prose qui donne à imaginer une Fran Leibowitz (The Metropolitan Life) sous acide, ou un Bill Bryson qui serait réellement drôle… et bien traduit.

Le recueil en 24 chapitres, baptisé en l’honneur de ses soirées passées à faire des tatouages maison, nous trimbale de Baltimore à New York, en passant par la Jamaïque, Berlin, l’Italie et La Nouvelle-Orléans. Des lieux où Mueller se prend les pieds notamment avec Divine et Edith Massey, mais aussi avec Udo Kier, Jean-Michel Basquiat, Nan Goldin et son dernier amour, l’artiste Vittorio Scarpati, mort du sida en 1989. Une maladie dont la femme née Dorothy Karen Mueller avait entendu parler pour la première fois en lisant à Nan Goldin un article du New York Times.

Le dernier texte s’avère à ce titre un touchant mot au sujet de Scarpati. « J’espère qu’il rentrera bientôt à la maison », écrivait-elle, à l’heure où elle avait perdu la voix et se déplaçait difficilement à l’aide d’une canne. Scarpati allait mourir sous peu. Mueller partirait sept semaines plus tard. Comme l’explique Vinet-Kammerer, son service funèbre attira une foule immense, à une époque où l’on ne se déplaçait plus pour les enterrements. Ses cendres ont été dispersées à Provincetown, dans Greenwich Village, à Sorrente, à Rio de Janeiro, dans le Bronx et dans les eaux du Gange. Achetez deux exemplaires de ce livre, donnez-en un et bonifiez votre karma.

Extrait de «Comme une version arty de la réunion de couture»

On habitait à plusieurs, ça allait et ça venait. Flux et reflux. Mais Babette, mignonne petite lesbienne toujours seins nus quand elle était à l’intérieur, et Nash, un philosophe hippie à la rue, faisaient partie des meubles. On vivait principalement de LSD, de petits pains aux graines et de mauvais champagne. Nash faisait son trafic de LSD à la maison. Ça payait le loyer. Moi je travaillais à un roman, depuis longtemps perdu en chemin, et le mot « futur » ne faisait pas partie de mon vocabulaire. J’en étais à peu près là quand j’ai percé dans le show-biz.

Comme une version arty de la réunion de couture

★★★★

Cookie Mueller, traduit de l’anglais par Romaric Vinet-Kammerer, Finitude, Paris, 2019, 208 pages