«Les petits garçons»: vivre à trois

«Les petits garçons» est une bédé authentique qui transcende le cliché.
Photo: Sophie Bédard «Les petits garçons» est une bédé authentique qui transcende le cliché.

La bédéiste Sophie Bédard a su rapidement se faire remarquer par le monde de la bédé, alors qu’elle était encore dans la jeune vingtaine, en publiant Glorieux printemps, une très belle série en quatre tomes dans laquelle elle explorait cette période trouble qu’est l’adolescence. Elle s’est faite un peu plus discrète par la suite, si ce n’est sa participation au collectif qu’elle cosignait avec Jimmy Beaulieu, Vincent Giard et Singeon.

Cette attente de cinq ans, donc, en aura valu la peine. Parce que son plus récent ouvrage, Les petits garçons, nous permet de retrouver cette façon de mener un récit qui a l’air, de prime abord, banal, mais qui démontre au fond une compréhension des subtilités de la palette des émotions ressenties lorsque l’on est jeune adulte.

Les petits garçons, c’est une comédie dramatique qui raconte le retour de Nana retrouvant, après plusieurs mois d’absence inexpliquée, ses anciennes colocataires et amies, Lucie et Jeanne.

Lucie est en peine d’amour et cherche une relation qui lui permettrait d’oublier son ex, alors que Jeanne, elle, est habitée par une frustration latente qui l’empêche de se détacher de ce qu’elle n’aime pas de sa vie.

Évidemment, si Nana est de retour, ce n’est pas parce qu’elle s’ennuie tant de ses anciennes amies, mais plutôt parce qu’elle doit affronter une situation particulièrement éprouvante. Et si elle donne l’impression qu’elle revient au bercail pour régler son passé, Lucie et Jeanne comprennent vite que l’être humain ne change pas vraiment, malgré toute la bonne volonté.

Bien entendu, c’est ici une variation sur un thème maintes fois proposé, mais tout est dans la manière de raconter de Sophie Bédard, avec humour et un sens du dialogue qui nous permet de comprendre, sans de longues explications, à quelle enseigne logent les personnages. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Pour ce qui est du dessin, Bédard demeure en terrain connu, avec son style à la limite de la caricature expressive qui donne aux personnages cet air de dessin pour enfants qui auraient été plongés trop vite dans le monde adulte.

La coloration, elle, se passe dans des tons de gris qui viennent dynamiser l’ensemble, sans ce côté hyperdramatique qui aurait pu plomber l’ensemble.

Et les habitants du quartier Villeray courent la chance de retrouver avec bonheur leur bout de ville en plein été, qui sert d’agréable toile de fond au récit avec ses ruelles et ses chats promeneurs.

Au final, la plus grande réussite de Sophie Bédard demeure celle de construire un récit touchant, sensible et engageant sur le thème de l’amitié entre jeunes femmes et d’en sortir une bédé authentique qui transcende le cliché. Les lecteurs qui sont en plein dans cette phase se reconnaîtront, les autres se souviendront de ces petits bouts de vie si marquants.

Les petits garçons

★★★ 1/2

Sophie Bédard, Éditions Pow Wow, Montréal, 2019, 228 pages