Entretien avec Albert Memmi - L'homme est un être dominant et dépendant

À équidistance de toutes ses appartenances, sans en renier aucune, Albert Memmi poursuit son travail d'écrivain et de chercheur. Salué par les plus grands, dont Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Vercors, François Braudel et Léopold Senghor, il est considéré comme un incontournable des sciences de l'homme et de la littérature postcoloniale. Parmi la trentaine d'ouvrages de fiction et de théorie qu'il a écrits, Portrait du colonisé demeure sans aucun doute son ouvrage le plus célèbre. Trente-six ans après son premier voyage au Québec, nous avons voulu revisiter avec lui les idées-forces de sa théorie au moment où se pose avec acuité la question de l'intégration des minorités et de leur affirmation.

Certains intellectuels québécois n'ont pas compris comment l'auteur de Portrait du colonisé pouvait prôner à la fois l'émancipation des peuples dominés et dire qu'ils demeuraient dépendants. Que leur répondez-vous?

Les faits démontrent que les individus comme les peuples sont à la fois dans un rapport de domination et de dépendance les uns vis-à-vis des autres. J'ai d'abord voulu comprendre les rapports de dominance (avec le juif, le Noir, le colonisé, le raciste... ). Mais cette dimension de la vie sociale aurait été incomplète si elle ne déclinait pas la dépendance, soit le besoin que nous avons d'autrui. Le dilemme est certes évident. Mais c'est la contradiction même de la vie: d'une part, nous sommes dominés ou dominants, comme patron ou employé, parent ou enfant... ; de l'autre, nous sommes dépendants. L'image la plus accomplie serait le philosophe, le sage antique qui échappe aux déterminations sociales de son groupe. Seul celui qui est capable de prendre ses distances d'avec son groupe - contrairement au dicton anglais qui dit «My country is wrong but is my country!» - mérite le nom d'homme libre. La vraie sagesse consiste à être à équidistance autant de ses dépendances que de ses dominances.

Toute la question est de conjuguer cette dépendance politiquement...

Le problème, c'est que la vie d'un homme, plus courte que celle des peuples, ne permet pas de voir les transformations en cours. Certes, il est vrai qu'avec les médias de masse, elle s'accélère. Les conflits se réduisent bien souvent à des problèmes de voisinage. Le plus sage serait de mieux connaître l'identité de l'autre et les mécanismes de dépendance qui nous lient. Dans le cas du conflit israélo-arabe par exemple, la clef de la coexistence pacifique réside dans le fait que les Israéliens cessent de dominer les Palestiniens et d'autre part que ces derniers acceptent l'idée d'une dépendance réciproque dans la région: chacun doit accepter l'existence de l'autre. Cet exemple vaut pour toutes les minorités qui vivent un conflit avec une majorité. Et vice versa.

Comment se sont tissés vos rapports avec le Québec?

Cette relation est le fruit du hasard et d'une affinité. Ce sont les Québécois qui m'ont d'abord contacté au milieu des années soixante. Pierre de Grandpré fut, sauf erreur, le premier à m'interviewer à Paris pour le compte de la radio d'État. Quelque temps après, le romancier Hubert Aquin m'a écrit pour solliciter lui aussi un entretien dans le cadre d'une émission qu'il préparait pour la télévision où il me demandait d'exposer mes théories. Une amitié est née surtout avec Aquin. Lorsque je suis allé au Québec, j'ai pu constater de visu ce que mes interlocuteurs me disaient. Mes hypothèses se trouvaient corroborées bien que le niveau de vie élevé de mes hôtes masquait a priori cette sujétion au Méditerranéen que j'étais. C'est vrai que les Canadiens français se sentaient dominés par l'élément anglophone, et notamment par le biais de la langue. J'ai cependant nuancé mes propos avec eux en parlant non pas de l'éternel duo, mais bien d'une relation quadrangulaire. D'abord par rapport à la France et la relation d'amour et de ressentiment qu'ils entretenaient avec elle, mais aussi avec leur puissant voisin du Sud. Le couple était un quartette: le Québec, la France, le Canada anglais, les États-Unis. Les choses ont beaucoup évolué depuis et, finalement, ils n'ont pas voté l'indépendance. Pourquoi? Sans doute, plus ou moins consciemment, ont-il compris qu'ils n'avaient pas intérêt à acquérir une indépendance totale. D'autant que, géographiquement, ils se trouvent sur le continent nord-américain.

On a tendance à opposer le communautarisme anglo-saxon, a priori plus tolérant à l'expression minoritaire, au républicanisme laïque qui le serait moins. Quel est votre sentiment à ce propos?

Bien qu'à première vue favorable à la différence, le communautarisme met en relief les sous-groupes dans chaque nation. L'importance excessive qui leur est ainsi accordée aboutit à laisser l'individu désarmé devant son groupe et par conséquent à amoindrir sa liberté individuelle en annulant l'anonymat qui devrait le fonder. Vous savez qu'en Grèce, jusqu'à tout récemment, la confession était indiquée sur la carte d'identité. Dans nos sociétés obnubilées par le tout sécuritaire, il n'y a qu'un pas à franchir pour ficher les individus par rapport à leur différence, un pas d'autant plus facile à franchir qu'il aura été nourri par un climat de suspicion. En définitive, c'est l'État-nation qui en pâtira ainsi que l'universalisme. Nos contemporains n'ont rien à gagner en permettant aux Églises d'entrer en collusion avec l'État; on sait que cette collusion fut la cause de nombreuses oppressions, sinon de massacres, tout au long de histoire. La discrimination positive participe de la même logique. Quand j'étais à Tunis, un de mes collègues me disait qu'il notait plus favorablement les élèves arabo-musulmans. Et je lui ai demandé pourquoi. Il m'a répondu: «Parce qu'ils sont dominés.» C'est absurde. Il vaut mieux donner les moyens d'étudier aux jeunes défavorisés.

Dans ce contexte d'obsession sécuritaire et de mondialisation, comment conjuguer la multiappartenance? Vous-même la revendiquez...

Pour moi, la mondialisation n'est qu'un aspect particulier, économique, de l'universalisme. Nous avons tous lutté pour l'universalisme. Cela reste pour moi un idéal. Pourquoi? Parce que l'universalisme renvoie à des lois communes pour éviter les guerres, justement. Donc, je suis pour la mondialisation, et pas seulement dans son aspect économique, mais aussi culturel et politique: une mondialisation sociale et humaniste.

Mais n'y a-t-il pas une déficience du politique à cet égard?

Parce que la mondialisation ne fait que commencer. Mais il y a aussi l'unification du monde maghrébin, concurremment à celle des pays de l'Amérique du Sud, sans parler des deux Amériques. Dans cette perspective de continentalisation, les vieilles revendications communautaires reviennent à la surface au moment où l'identité nationale s'estompe. La marche vers l'universalisation est semée d'embûches: c'est à nous tous qu'il incombe de les surmonter... ou alors c'est la guerre qui continue.

Propos recueillis par Fulvio Caccia.