Maude Veilleux aimerait que ses poèmes soient des bombes

Le nouveau recueil de Maude Veilleux donne à voir très clairement cette Maude issue de la classe ouvrière, cette Maude d’avant la littérature.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoi Le nouveau recueil de Maude Veilleux donne à voir très clairement cette Maude issue de la classe ouvrière, cette Maude d’avant la littérature.

Longtemps, Maude Veilleux a été serveuse dans différents bars de sa région natale. Née à Saint-Victor-de-Beauce de parents ouvriers (sa mère travaillant dans une usine de polyester et son père, de fibre de verre), elle s’inscrit au baccalauréat en littérature à l’âge (plutôt avancé) de 23 ans, au retour d’un voyage au Pérou pendant lequel l’écriture de récits de voyage avait déposé en elle le sentiment diffus, mais réellement galvanisant, d’une emprise nouvelle sur sa trajectoire.

« Tu verrais des photos de Maude back in the days, c’est une autre personne complètement », lance la poète en mimant les grosses boucles d’oreilles qu’elle portait alors. Bien qu’il ne contienne pas de photos de ses années derrière le comptoir à décapsuler des quilles, Une sorte de lumière spéciale, son nouveau recueil, donne pourtant à voir très clairement cette Maude issue de la classe ouvrière, cette Maude d’avant la littérature.

« Je pense à l’Amérique divisée », écrit-elle dans une introduction substantielle tenant à la fois de l’art poétique et de l’exercice de transparence totale. « Je n’aurais jamais voté pour Trump, mais il y a d’une place au fond de moi, une voix sourde qui me chuchote les raisons de son élection. Les mêmes qui poussent les Beaucerons à voter à droite, à voter pour les conservateurs et à se complaire dans les discours de radios de Québec. Je m’aventure en terrain miné. Je ne veux pas défendre leurs convictions, mais je veux les comprendre. Je veux comprendre pourquoi dans la pauvreté la plus totale, on choisit encore de voter pour les patrons. » Puis, un peu plus loin : « La vraie pauvreté, c’est l’absence de sortie de secours. L’absence de rêves. »

« J’avais besoin d’expliquer d’où je viens, pourquoi la poésie a pour moi l’importance qu’elle a, pourquoi c’est ma seule arme, mon seul outil pour essayer de faire quelque chose », confie celle qui, depuis 2013, a fait paraître deux recueils de poésie (Les choses de l’amour à marde, Last call les murènes), deux romans (Le vertige des insectes, Prague) et un roman Web (frankie et alex — black lake — super now). « En même temps, ça me rend complètement dévastée, désillusionnée comment la poésie n’a pas beaucoup d’impact sur le monde. »

Il fallait mettre ses origines sur la table afin aussi qu’on cesse de la réduire à l’étiquette « trash », qui colle injustement aux fesses de la poésie souvent rugueuse de ses collèges des Éditions de l’Écrou, qui n’ont pas fréquenté les bonnes écoles et pas été biberonnés aux grands textes de la littérature universelle.

« Jamais on n’entend la phrase : “Ta poésie est trash, c’est tellement beau !” », blague l’écrivaine de 31 ans, malgré un authentique agacement. En d’autres mots, ceux du poème : « quand on me dit que je suis trop trash / on me dit que mon trop peu de capital culturel / que mes manières de fille de la beauce / que ma jeunesse à servir de la bière / à des monsieurs cassés en deux par la vie / que mon expérience du réel ne vaut rien ».

La lumière de l’empathie

Tout au long de la conversation, Maude Veilleux recule et avance sur son siège, amorce une phrase puis s’interrompt au beau milieu. C’est qu’elle connaît la générosité de ses tantes, qui liront immanquablement son nouveau livre, et qu’elle aurait horreur qu’elles y décèlent de la condescendance.

Elle aurait horreur que cette tante qui lui énumérait le week-end dernier tous les endroits où elle a été piquée à la cortisone afin d’apaiser des maux provoqués par le travail physique se sente jugée par une nièce « qui écrit des poèmes sur son ordi dans son petit appart montréalais et qui ne mène pas cette vie de shop qui te défonce le corps ».

« Ça me fait peur, oui, parce que je sens que je les utilise en racontant leurs histoires, je sens que je les présente comme des miséreux, ce qu’ils ne sont pas. J’aimerais juste parfois qu’ils se disent : “C’est insoutenable la vie qu’on nous propose.” C’est eux qui devraient être le plus fâchés et ils ne sont pas assez fâchés à mon goût. » Elle s’arrête, rétropédale. « Je ne devrais pas leur dire quoi faire ou quoi ressentir, non, mais je pense que tu ne devrais pas avoir à travailler toute ta vie dans une shop si ce n’est pas ce que tu veux. »

Elle s’arrête encore, grimace. « Tu vois, je suis coincée dans un nœud. Moi, je suis sortie de ce milieu-là parce que j’étais pas capable de tolérer l’idée de travailler dans une shop, ou un bar, toute ma vie. Ça a été tellement difficile et ardu ; c’était pas dans mon champ des possibles, faire des études universitaires. Mais je ne veux pas que les gens de ma famille, les gens de la Beauce, pensent que je ne les aime pas. Je les trouve incroyables ! »

Je ne comprends pas pourquoi les gens n’essaient pas davantage de comprendre l’autre, de comprendre un phénomène comme Trump ou Maxime Bernier. Dans ma poésie, je creuse des trous, je parle de noirceur, mais c’est toujours pour essayer de rencontrer l’autre.

Il faudrait porter des verres fumés très épais pour ne pas percevoir dans la sorte de lumière spéciale du titre de son livre un appel à l’empathie pour tous, ainsi que le désir de se mettre un instant dans les bottines de celui ou celle qui chaque jour met son corps à l’épreuve au travail, une expérience qui façonne forcément notre vision du monde.

Maude Veilleux pourrait difficilement être moins une partisane de Maxime Bernier, mais ne comptez pas sur elle pour ridiculiser les électeurs de Maxime Bernier. « Je ne comprends pas pourquoi les gens n’essaient pas davantage de comprendre l’autre, de comprendre un phénomène comme Trump ou Maxime Bernier. Dans ma poésie, je creuse des trous, je parle de noirceur, mais c’est toujours pour essayer de rencontrer l’autre. »

Trouver et offrir du réconfort

Maude Veilleux aimerait que ses poèmes soient des bombes, annonce-t-elle en citant l’Américain Ben Lerner, un souhait à entendre non pas comme une invitation à la violence, mais plutôt comme la preuve d’un espoir, celui que la poésie ne soit pas inutile, et qu’elle continue de faire exploser des cloisons, comme elle en a fait exploser dans son imaginaire à elle.

« La poésie ne doit pas répondre à des impératifs utilitaires, mais en même temps, pourquoi se donner la peine d’en faire si c’est pour être utile à rien. Je fais des livres pour essayer de créer du mouvement, pour faire de mon expérience vaine de la vie quelque chose qui puisse toucher. »

Ou, comme elle l’écrit dans Une sorte de lumière spéciale : « je voudrais parler de la précarité de tout le monde / mais surtout je voudrais / trouver et offrir du réconfort ».

Critique de «Bad boys»

L’exercice du recueil collectif a forcément quelque chose d’inégal, comme le veut désormais la formule consacrée, mais aussi de suspect, compte tenu de ses modalités de création pas toujours limpides. Pourquoi une écrivaine convie-t-elle elle et lui, plutôt que lui ou elle ? En se voyant confier ce thème singulier du bad boy, Maude Veilleux choisit d’« incarner au maximum » cette figure d’irrespect des conventions et de ne pas s’excuser d’avoir constitué « un collectif sous le signe du conflit d’intérêts, du copinage ». Une posture d’une honnêteté presque subversive, à laquelle ses invités (amies auteures, nouveaux venus, artistes en arts visuels, son ex-mari) répondent avec une indocilité de bon aloi, c’est-à-dire en contournant souvent la commande. La réflexion de Claire Legendre sur la tiédeur que lui inspirent les hommes gentils, le doigt d’honneur à la masculinité toxique de Jean-Guy Forget et la déconstruction que signe Marie Darsigny du mauvais garçon tel que célébré par la culture populaire devraient tous mériter à leurs auteurs un coat en cuir honorifique.

 

Sous la direction

de Maude Veilleux,

Triptyque, Montréal,
2019, 114 pages

★★★


Critique de «Une sorte de lumière spéciale»

« Est-ce que les questions entourant la lutte des classes sont encore d’actualité ? », demande Maude Veilleux dans ce recueil bouleversant et essoufflant, au cœur duquel ses déceptions et son espoir s’entrechoquent sans cesse. À la fois réflexion sur le pouvoir réel de la poésie, appendice explicatif de ses précédents livres et tentative d’épuisement d’une parole qui se détraque en fin de course sous le poids de trop de pensées parasitaires, Une sorte de lumière spéciale est une œuvre profondément politique de culpabilité, de révolte, d’abattement et d’empathie. Prise entre son refus de l’avenir auquel ses origines la destinaient, la conscience qu’on ne cesse jamais complètement d’être pauvre quand on l’a été et sa crainte d’avoir renié son milieu en faisant le choix de la littérature, une poète déverse ses contradictions et ses querelles intérieures, mais ouvre surtout les bras à tous ceux et celles qui se sentent chaque jour un peu plus fragilisés par l’expérience de vivre.
 

Maude Veilleux,

Éditions de l’Écrou,

Montréal,
2019, 104 pages

★★★★