«La préférée»: préfère pas

Les «héroïnes» de Jessica Knoll, des femmes principalement préoccupées par leur carrelage et leur «standing», abusent d’insultes.
Photo: Leslie Hassler Les «héroïnes» de Jessica Knoll, des femmes principalement préoccupées par leur carrelage et leur «standing», abusent d’insultes.

On a découvert la plume acérée de Jessica Knoll en 2016 avec Luckiest Girl Alive. Un premier roman rentre-dedans, dont les droits pour le cinéma ont été achetés par la société de production de Reese Witherspoon. Le titre de la traduction française (hum) ? American Girl.

Dans La préférée, son deuxième récit, l’auteure s’amuse d’ailleurs de tous ces thrillers d’intérieur coiffés d’un titre en « Girl » qui ont pris les librairies d’assaut après le succès de la « Girl » qui était « Gone », de Gillian Flynn. Rare moment qui fait sourire.

Car Jessica Knoll n’est pas là pour s’amuser. Dans un éditorial paru dans The New York Times l’an dernier, elle confiait sans complexes désirer du succès et des sous. Le titre, pour le moins évocateur : « I Want to Be Rich and I’m Not Sorry ». « Je veux écrire des livres, mais je veux surtout en vendre. Je veux être riche. »

Ses nouvelles « héroïnes », capables des pires bassesses, sont menées par le même but. Il faut dire qu’elle les place dans une téléréalité « où la duplicité n’est pas seulement encouragée, mais indispensable à la survie ».

Des Entreprenantes

Ces participantes sont des Entreprenantes. Des femmes principalement préoccupées par leur carrelage et par leur standing, qui abusent d’insultes (« ptérodactyle décérébré » à l’adresse des plus âgées, « pétasses » pour les autres) et dont l’une, waouh !, possède un escalier à l’intérieur de son appartement new-yorkais.

Toutes sont aveuglées par leur envie dévorante d’arriver au sommet. Sauf que « le sommet, c’est un peu comme Mars. Un milieu hostile à la vie humaine ». Pas de tendresse, pas de compassion. C’est froid, fielleux, venimeux. Cynique.

La chanson Bitch, de Meredith Brooks, agit dans ces pages comme un hymne — mais sans le deuxième degré. De toute façon, « l’amitié féminine n’est propice qu’aux échanges teigneux, aux machinations et aux tromperies ». Même les actes prétendument altruistes sont faits par jalousie, lâcheté, cruauté.

Sur près de 450 pages se déversent ainsi l’hypocrisie, l’acrimonie, et d’interminables observations sur l’apparence et le poids des unes et des autres.

Des images parlantes

L’auteure, qui a œuvré au magazine Cosmopolitan, sait certes dresser des images parlantes. « Kelly s’illumine peu à peu, à la manière d’un de ces simulateurs de soleil conçus pour vous réveiller en douceur le matin. » « Jesse me fixe comme si j’étais la dernière pâtisserie dans la boîte abandonnée sur le comptoir depuis la veille. Je suis un peu rassise. Ma crème s’est desséchée. » Mais un groupe de gens peut-il être aussi uniformément bête et méchant ?

Un éclair d’émotion bienvenu survient à la toute fin (tragique, on s’en doute bien) ainsi qu’à la mi-parcours, quand une participante visionne des images de la première saison. « Je crois que nous étions toutes plus douces à l’époque. »

On comprend le désir de critiquer la superficialité et les postures pseudo-engagées, n’empêche. Même à l’extérieur du cadre « téléréalité », tout n’est ici que manigances, vilenies. On referme La préférée légèrement vidé, un peu découragé de l’humanité.

La préférée

★★

Jessica Knoll, traduit de l’anglais par Cécile Leclère, Actes Sud, France, 2019, 448 pages