«Sous un ciel d’abîme»: qui trop embrasse… peut se casser les dents

L’ancien inspecteur de la SQ, «démissionné» après avoir élucidé une affaire de tueur en série terrorisant la capitale, est devenu détective privé.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’ancien inspecteur de la SQ, «démissionné» après avoir élucidé une affaire de tueur en série terrorisant la capitale, est devenu détective privé.

Difficile de tout dire, de tout faire sentir : peu y arrivent. Ce qui n’empêche personne d’essayer, et Steve Laflamme investit dans son deuxième roman une énergie folle à tenter de faire sentir l’odeur de la mort tout autant que celle de la pourriture absolue. Il y parvient parfois… et l’effet est alors dévastateur.

Mais trop souvent son récit se perd dans des circonlocutions superfétatoires qui ne parviennent qu’à compliquer inutilement les choses. À l’image de son héros, Xavier Martel, qui n’arrive pas à laisser derrière lui des souvenirs trop lourds, Laflamme aurait eu avantage à ne pas enfouir l’essentiel sous des tonnes de détails.

L’ennemi à abattre

Il faut dire que Xavier Martel ne l’a jamais eu facile. L’ancien inspecteur de la SQ, « démissionné » après avoir élucidé une affaire de tueur en série terrorisant la capitale, est devenu détective privé. Même quand on sait se montrer efficace, il faut souvent payer le prix de l’arrogance et du non-conformisme…

 

Cette nouvelle affaire l’amène à travailler pour un homme accusé d’un crime qu’il n’a pas commis. En plongeant dans l’enquête avec sa partenaire, Martel découvre rapidement que ses anciens collègues sont passés à côté d’une histoire sordide mettant en scène une sorte de société secrète : Kokij (comme dans coquille). Du coup, il devient l’homme à abattre, autant pour les hommes de Kokij que pour les flics qui ne croient pas en son existence.

Le lecteur, lui, se rend rapidement compte de la virulence absolue de l’organisation clandestine : assassinats, vols en série, prostitution, drogue, blanchiment, fraudes en tous genres, etc., rien n’est à l’épreuve de l’appétit gargantuesque d’Anatole Deveau, alias Jed Abaquesne, qui dirige Kokij. Mais il devient tout aussi rapidement évident que Martel, même s’il vit une histoire d’amour inespérée, cache des choses pas très claires dans ses placards…

L’enquête s’avérera sanglante, jonchée tout autant de cadavres que de liens mal tissés ; au bout du compte, une fois la fumée évacuée et la poussière retombée, un soupçon de lumière parviendra à se lever sur tout cela. Et la dernière page une fois tournée, on se demande si Xavier Martel a quelque chose à voir avec l’éclaircie.

Très évidemment, Steve Laflamme sait écrire — il est prof de littérature —, on le savait déjà depuis Le chercheur d’âme paru chez le même éditeur en 2017. Son vocabulaire est riche, fouillé, rare souvent (clausule, glaviot glaireux, sclère, sarisses, ainsi que me le faisait remarquer un ami aux penchants formalistes) et la syntaxe de ses phrases peut faire rougir d’envie plusieurs collègues chevronnés. Mais trop, c’est trop, comme on dit aussi dans les chaumières. À l’instar de ses personnages, son récit est farci d’inconsistances et de détours qui ne réussissent qu’à alourdir une histoire déjà trop chargée. On s’attendait à plus après les fulgurances du premier roman de Laflamme.

Extrait de «Sous un ciel d’abîme»

— La souffrance est une bouche ouverte qui attend qu’on apaise sa faim, monsieur Martel. Vous avez entendu parler des Enfants du Tonnerre en Californie ? Renseignez-vous sur les meurtres crapuleux que les dealers de drogue ont commis à Matamoros, à la frontière américano-mexicaine, parce qu’un guide spirituel leur promettait des bienfaits en échange de sacrifices humains. Jed savait tout ça. Sa mère l’avait modelé d’après des rites païens qui avaient attisé sa curiosité pour l’anthropologie. Du moins, pour la manière dont l’être humain compose avec la perte de ceux qu’il aime. Jed Abaquesne s’était peut-être intéressé à l’imaginaire de la mort dans certaines cultures, mais sa curiosité à cet égard n’avait jamais eu d’autre finalité que son propre bénéfice. «Sa religion, c’était le fric, conclut Rufred. C’était sa manière d’oublier d’où il venait et de combattre le spectre de ses origines.»

Sous un ciel d’abîme

★★ 1/2

Steve Laflamme, Éditions de l’Homme, « Thriller », Montréal, 2019, 342 pages