«L’Île aux chiens»: parle, parle, jappe, jappe…

Le livre de Mochizuki condense 101 minutes de «stop motion» en quatre chapitres.
Photo: Minetaro Mochizuki Le livre de Mochizuki condense 101 minutes de «stop motion» en quatre chapitres.

Certains phénomènes laissent présager qu’une tempête se prépare. Par exemple, celui du double en littérature. Il est de notoriété publique qu’un personnage qui croise son double ne finira pas en sa compagnie à écluser des litres de sangria. L’un devra inévitablement éclipser l’autre.

Le mangaka Minetaro Mochizuki est un peu le double du réalisateur Wes Anderson. Non pas une copie, mais bien un double.

Un attachant binoclard qui affectionne le velours côtelé et les cravates en tricot, dont l’univers fortement esthétisé met en scène des problèmes communicationnels.

De petits riens qui servent de rampes de lancement à toutes sortes de situations improbables, immortalisées entre deux couvertures aux palettes iconiques.

La métaphore du double

De meilleures langues que celle-ci parleraient d’influence réciproque. Mais filons la métaphore du double, puisque la plus récente publication de Mochizuki, L’île aux chiens, se veut, si l’on en croit le bandeau promotionnel, une « adaptation du film culte de Wes Anderson ».

L’espace de sept mots, deux questions surgissent d’emblée : 1) Est-ce réellement une « adaptation » ; et 2) Est-ce réellement un film culte ?

Commençons par le deuxième point. Certains réflexes marketing, couplés à la pauvreté de l’offre culturelle dite « grand public », entraînent parfois des comportements imprévisibles— pensez à l’ovation excessive au théâtre.

Disons qu’à sa défense, s’il n’est pas culte, le très beau film d’animation d’Anderson, sorti il y a un an, aura au moins permis à certains d’être entourés de corgis lors de projections spéciales. Laïcité oblige, on a les cultes qu’on mérite, direz-vous…

Ce qui nous ramène au premier point : L’île aux chiens, dans sa forme de manga, est-il une adaptation ? La notion de double entre ici en jeu. À sensibilités et esthétiques semblables, que peuvent deux hommes qui se reconnaissent mutuellement ? La réponse : une lecture illustrée du « minimalisme émotionnel » qui leur est commun.

Une forme de cannibalisme

Une forme de cannibalisme survient alors : l’un des deux hommes en vient ainsi à manger ce qui faisait l’intérêt de son double. L’histoire perd de ce fait en complexité, en références et surtout en humour, pour se rapprocher d’une version un peu trop didactique des sentiments humains.

Le livre de Mochizuki, créé à l’heure où le montage du film n’était pas tout à fait achevé, condense ainsi 101 minutes de stop motion en quatre chapitres qui se veulent surtout une évocation de l’amour qu’éprouve le jeune Atari pour son chien, déporté sur une île en raison d’une épidémie de grippe canine.

On reconnaît l’intérêt de l’auteur pour les sentiments mal négociés dans les choix de découpage des corps — le chien ne voyant, par exemple, que la main du jeune, lorsque celui-ci s’approche.

Un certain « amour des gens », qui a fait d’Anderson un héritier d’Hal Ashby, surgit ainsi timidement, mais l’on retient surtout la célébration de la figure du jumeau égaré. Une métaphore qui se cristallise dans une scène où Atari découvre sous la crasse d’un chien errant un clone de son propre animal.

« On dirait des frères », s’exclame-t-il. Le lecteur fera le même constat, au sortir de ce livre de l’auteur dont le mémorable Chiisakobé (2013-2015) empruntait déjà énormément à Anderson : « Tiens, on dirait des frères. »

L’île aux chiens

★★ 1/2

Minetaro Mochizuki Le Lézard noir, Poitiers, 2019, 80 pages