Critiques croisées: faire vivre la mémoire

Une planche de «La planète de grand-père»
Photo: Marie Lafrance Une planche de «La planète de grand-père»

Tricotant un réel fait à partir de souvenirs morcelés, grand-père confond matin et soir, petit-fils et vieil ami, invente un présent fait d’un passé plus grand que nature.

Devant cet aïeul tendre et fragile, à la fois candide et fier, l’enfant recueille les derniers souvenirs d’une vie. C’est sous cet angle bienveillant, à la fois poétique et rempli d’espoir, qu’est abordée la démence dans La planète de grand-père et Mon grand-père s’efface.

 

La tête pleine d’un ailleurs étonnant, un monde fait d’hippopotames qui pondent des oeufs, de ouistitis ailés, l’aïeul imaginé par Coralie Saudo et Marie Lafrance dans La planète de grand-père — à paraître aux éditions D’eux le 28 mai prochain — dépeint avec une infinie douceur l’envers de la mémoire.

Narrée par le petit-fils, l’histoire nous montre le quotidien du vieillard à hauteur d’enfant.

D’abord amusantes, les distractions de pépé deviennent difficiles à comprendre, puis d’une tristesse quand le bambin réalise que son grand-père ne le reconnaît plus. Saudo parvient ici à mettre en lumière avec sensibilité et justesse la complexité de la démence et ses répercussions sur l’entourage.

Dans la tête de papi

Petit à petit, le garçon prend conscience du désordre qui sévit dans la tête de son papi. Les pensées confuses du vieil homme prennent des routes morcelées qui font pourtant sens sur sa planète à lui.

Un monde parallèle au nôtre, dans lequel s’entremêlent un passé de gardien de zoo, métier qu’il exerçait, et un présent dans lequel plus rien n’a de sens.

 
Photo: Barroux Une planche de «Mon grand-père s’efface»

La douceur du trait de l’illustratrice Marie Lafrance épouse avec grâce, intelligence et doigté l’univers fantasmagorique et sens dessus dessous du grand-père, traduit avec finesse le parcours court-circuité des synapses.

La candeur et l’insouciance du personnage sont ainsi palpables et présentées dans des décors tout aussi colorés que sa folie.

Paver l’avenir

Aussi narré par un petit garçon, Mon grand-père s’efface, de Gilles Baum et Barroux, explore ce même lien intergénérationnel, ce même étonnement devant les histoires loufoques du grand-père qui perd la boule.

Entre l’envie de quitter cette chambre trop étrange et celle de jouer le jeu, ne serait-ce que pour voir sourire son papi, le garçon embarque dans le délire qui les conduit au pays de Sitting Bull.

 

Cette petite bulle, qui nous éloigne du quotidien tel que mis en scène pas Saudo, permet au garçon — et de surcroît au lecteur — de saisir toute la beauté de l’instant présent.

Parce que si le souvenir s’étiole, que les histoires sont décousues, la présence de ce grand-père et la joie derrière ses yeux embrumés sont bien réelles et font la force du propos.

Entre les scènes mêlant le réel et l’univers du Far West raconté par pépé, les illustrations de Barroux évoquent le contraste entre les deux mondes tout comme la possibilité de les voir se côtoyer de façon naturelle.

La lente mais inéluctable disparition du grand-père est par ailleurs contrecarrée par la volonté de l’enfant d’entretenir son souvenir.

L’illustration du visage, d’abord fait de quelques traits, prend forme à mesure que l’enfant entre dans l’univers du vieillard. Ces deux histoires, loin d’entretenir le mélodrame, de sombrer du côté pathétique et douloureux de la perte, investissent le souvenir avec respect.

Extrait de «La planète de grand-père»

Sur la planète où tout va à l’envers, les éléphants vivent dans les airs […] et les flamants roses sont bleus […] Sur cette planète, rien ne tourne rond… Et mon grand-père à moi, il vit un peu sur cette planète-là… Depuis quelques mois, il mange des navets au petit-déjeuner, et il met du sel dans son café… Il dort tout habillé, il enfile son pyjama pour aller danser, et il se réveille chaque matin dans la niche de son chien. Jusqu’à maintenant c’était plutôt rigolo, Mais aujourd’hui Grand-père m’a offert un cadeau… Devinez–quoi ? Un bouquet d’artichauts !

Extrait de «Mon grand-père s’efface»

Il est où, l’homme qui s’effeuille et qui s’effiloche, qui s’effrite et qui s’effondre ? Je ne vois que du bonheur qui s’effleure du bout des cils. À mon tour, je souris de toutes mes dents. Mon grand… perd le nord, c’est sûr, mais pas son temps ! Dans les allées du parc, il ramasse toutes les plumes de pigeon qu’il trouve pour les planter dans les cheveux des promeneurs : ainsi empanachés, ils peuvent circuler en toute sécurité sur le territoire des Lakotas Hunkpapas. Quant à Sitting Bull, mon grand-père lui prépare une ruse de Sioux. On s’installe derrière un banc : tôt ou tard, Sitting Bull devra traverser le Grand Canyon. Et en attendant, Grand-père me chante une vieille chanson de cow-boys du Far West, de bivouac et de banjo. J’adore sa voix quand il chante.

La planète de grand-père // Mon grand-père s’efface

★★★ 1/2

Coralie Saudo et Marie Lafrance, D’eux, Sherbrooke, 2019, 34 pages // Gilles Baum et Barroux, Albin Michel, Paris, 2019, 48 pages