«Un été à Rockaway»: partir ou rester?

Jill Eisenstadt livre une histoire sans histoire portée par une narration essentiellement minimaliste, avec de brefs sursauts de lyrisme ou d’humour.
Photo: DR Jill Eisenstadt livre une histoire sans histoire portée par une narration essentiellement minimaliste, avec de brefs sursauts de lyrisme ou d’humour.

Jill Eisenstadt « a fait partie avec Bret Easton Ellis ou Jay McInerney d’une génération qui a profondément changé la littérature américaine », claironne la quatrième de couverture d’Un été à Rockaway, premier livre de Jill Eisenstadt publié en 1987. Le voici qui paraît enfin aujourd’hui en français grâce à un portrait de jeunesse d’Ellis et Eisenstadt déposé par l’auteur d’American Psycho sur Instagram en juin 2017. Pourquoi cette écrivaine est-elle inconnue dans l’espace francophone ? se demande alors Nathalie Zberro, directrice de collection chez Rivages.

Là où Less than Zero (1985) de BEE cristallisait l’ennui d’une classe anesthésiée par ses privilèges dans la Californie de tous les possibles, là où Bright Lights, Big City (1984) de McInerney accompagnait un jeune homme dans son exploration avide de la mythique nuit new-yorkaise, Un été à Rockaway est un roman de la périphérie du rêve. Dans la banlieue de Rockaway, à Long Island, quatre amis célèbrent la fin du secondaire.

Trois d’entre eux — Peg, Timmy et La Rouille — sont sauveteurs à la plage. Ils resteront à Rockaway une fois la belle saison finie, vivront de petits boulots, boiront comme des trous. Une histoire sans histoire portée par une narration essentiellement minimaliste, bien que soulevée par de brefs sursauts de lyrisme ou d’humour dans les dialogues, ici mal servis par une traduction argotique à l’excès.

La quatrième amie ? Elle s’appelle Alex, sortait avec Timmy, mais l’a laissé dès qu’elle a appris qu’elle était admise au Camdem College (une école fictive aussi représentée dans l’univers de Bret Easton Ellis). Il fallait quitter cette ville pourrie (« Rotaway ») au plus vite.

Moins de cynisme

Au contraire des premiers romans de ses collègues masculins guidés par le point de vue studieusement désenchanté d’un seul personnage, celui de Jill Eisenstadt trouve dans la multiplicité des points de vue qu’il adopte une nuance lui permettant de radiographier sans parti pris la fracture qui se creuse lorsqu’une bande d’amis se sépare à la fin de l’adolescence. Aucune trace ici de ce nihilisme que devrait inspirer l’existence à quiconque fait preuve d’un minimum de lucidité, une vision du monde dont Ellis a fait son pain et son beurre.

Un parfum glauque plane néanmoins sur la plage de Rockaway. Dans l’une des dernières scènes du roman, Timmy sera intronisé lors d’une initiation forcément humiliante au Club des Assassins, une société secrète de maîtres-nageurs n’ayant rien à voir avec le meurtre, mais tout à voir avec ces traditions débiles typiques d’une jeunesse qui cherche à se faire des peurs, afin de s’assurer qu’elle est bel et bien en vie.

Mais derrière cette chronique de la prise de conscience de l’éventualité de la mort, Un été à Rockaway s’intéresse surtout aux conséquences inhérentes au choix de quitter le lieu de sa naissance, ou à celui d’y rester. Deux chemins que Jill Eisenstadt s’abstient de juger, préférant une certaine tendresse au cynisme caractéristique de son époque et de sa bande.

Un été à Rockaway

★★★ 1/2

Jill Eisenstadt, traduit de l’anglais par Hélène Cohen, Rivages, Paris, 2019, 283 pages