«Le chant des revenants»: les fantômes du passé

Jesmyn Ward présente ici une histoire puissante et incarnée.
Photo: Dimitrios Kambouris Agence France-Presse Jesmyn Ward présente ici une histoire puissante et incarnée.

On pourrait être chez Faulkner. De la misère, des passions, de la violence. Auxquelles viendraient s’ajouter, parce que cette époque est aussi la nôtre, les ravages du crystal meth, le chômage, les familles disloquées. Mais on y retrouverait toujours, comme une basse continue, les inégalités et le racisme endémique.

Bienvenue dans le Grand Sud, du côté du Mississippi. C’est le théâtre disloqué du Chant des revenants, troisième roman de Jesmyn Ward, récompensé par le National Book Award en 2017.

Elle est la seule femme à avoir reçu à deux reprises cet honneur, qu’elle avait eu une première fois en 2011 avec Bois sauvage (Belfond, 2012). C’est un univers qu’elle connaît bien, puisqu’elle y est née en 1977.

Le père en prison

Jojo, 12 ans, vit avec sa mère et sa petite sœur de 3 ans dans la ferme de ses grands-parents. Son père est en prison depuis « trois ans et deux mois », doit être bientôt libéré. Le garçon préfère souvent dormir sur un matelas posé à même le sol, plutôt que de se faire jeter du lit au milieu de la nuit par sa mère saoule ou défoncée.

Il lui est souvent arrivé de donner le biberon à sa sœur. Et depuis l’âge de dix ans, il voit des choses qu’il est le seul à voir.

Leonie, mère noire de deux enfants métis (Jojo et Michaela), à laquelle ses beaux-parents refusent d’adresser la parole, est à l’occasion serveuse dans un bar.

 

Le plus souvent, depuis que le père de ses enfants est en prison, elle préfère la fuite dans d’éphémères mais intenses paradis artificiels, à coups de brûlures qui lui parcourent les os.

Ça lui permet d’oublier. « Les chaussures que je n’ai pas achetées, le gâteau fondu, le coup de fil. Le bébé qui dort dans mon lit pendant que mon fils dort par terre, au cas où je rentrerais pas claire et où je l’obligerais à se mettre par terre. » Mais si tout le reste disparaît, les fantômes du passé reviennent la hanter avec chaque fois plus d’acuité. À commencer par un frère mort il y a 15 ans, Given, qui lui apparaît chaque fois.

Richie, lui, avait 12 ans lorsqu’il a été interné dans un camp de travail. C’est le grand-père de Jojo qui l’a connu là-bas, où il était lui-même à l’âge de 15 ans. L’homme, « avec son dos droit et ses mains comme des racines », raconte depuis toujours ces sombres histoires du passé à son petit-fils. Et Richie, le revenant, vient murmurer à son tour à l’oreille de Jojo. Pour le garçon, la cause est entendue : « Il n’y a pas de bonheur ici. »

Les époques

Roman polyphonique, les voix de ces trois personnages prennent tour à tour en charge la narration dans Le chant des revenants, formant la trame de cette histoire puissante et incarnée. Souvent présentée comme l’héritière de Toni Morrison, Jesmyn Ward mélange de façon fluide les époques, mêle étrangement réalisme cru et lyrisme léger, et remonte jusqu’aux origines du drame sudiste qui se joue encore aujourd’hui.

Extrait du «Chant des revenants»

Il y a trois ans, j’ai pris un rail et j’ai vu Given pour la première fois. Ce n’était pas mon premier rail, mais Michael venait d’être mis en prison. J’avais commencé à en prendre régulièrement ; un jour sur deux j’étais penchée au-dessus d’une table, je séparais de la poudre, je traçais et j’aspirais. Je savais que ce n’était pas bien : j’étais enceinte. Mais impossible de résister à l’envie de sentir la coke grimper dans mon nez, exploser dans mon cerveau et cramer la tristesse et le désespoir que je ressentais depuis le départ de Michael.

Le chant des revenants

★★★ 1/2

Jesmyn Ward, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Belfond, Paris, 2019, 272 pages