«Mer blanche»: une femme, une île

«Mer blanche» enchante et impressionne avec une écriture sobre, à la fois fluide et organique.
Photo: Francesca Mantovani «Mer blanche» enchante et impressionne avec une écriture sobre, à la fois fluide et organique.

Novembre 1944, Norvège. Les Allemands occupent le pays depuis avril 1940. Ingrid, 35 ans, vit seule sur Barrøy, une petite île de la côte ouest, depuis que sa tante, Barbro, est hospitalisée sur le continent. Après avoir travaillé un temps dans une usine à poissons, elle compte à présent mener sa barque comme elle l’entend.

En son absence, un transport de troupes allemandes et de prisonniers russes, le MS Rigel, a coulé non loin de l’île. Des dizaines de corps ont été rejetés par la mer, alors que d’autres hommes semblent être morts de faim et de froid. Mais un homme a survécu, un jeune ingénieur russe de Leningrad.

En revenant sur l’île, elle va le soigner, le cacher et même l’aimer pendant quelques semaines. Avec beaucoup de gestes et peu de mots, mais avec « la certitude écrasante qu’il existait une autre île ».

Les autorités soupçonnent toutefois quelque chose. Avant de l’équiper d’une barque et de lui faire ses adieux, elle va mettre entre les mains de son amant russe une lettre dans laquelle elle exhorte les âmes de bonne volonté qu’il croisera sur sa route de bien vouloir l’aider.

Son intuition était bonne : les autorités allemandes et le collaborateur de service local reviennent fouiller l’île et l’interroger. Battue, elle devra passer quelques semaines dans un hôpital, avant de revenir avec une détermination plus grande encore, tandis que la guerre tire à sa fin.

Née dans cet univers de froid, d’eau salée et de misère — il faut savoir ce qu’était la Norvège avant la manne pétrolière —, Ingrid est aussi forte que le roc dont est faite l’île sous ses pieds. Il faut trouver du foin pour l’unique brebis, réparer les filets de pêche, récolter et vendre le duvet d’eider, faire retaper les maisons, louvoyer jusqu’à la fin avec les autorités allemandes et subir le rationnement. Accueillir des familles de réfugiés. Ne pas oublier l’amour. Et surtout protéger l’enfant qui va naître.

Après Les invisibles (Gallimard, 2017), Mer blanche du Norvégien Roy Jacobsen est le deuxième volet d’une tétralogie — le troisième est paru en 2017 en Norvège — au centre de laquelle on retrouve le personnage d’Ingrid. Roy Jacobsen, né en 1954, est à l’évidence l’un des plus grands écrivains de son pays.

Se déroulant sur moins d’un an avec une tension permanente, écrit avec une caméra-stylo qui colle au plus près du personnage dans une sorte de mouvement continu, Mer blanche enchante et impressionne. Une écriture sobre, à la fois fluide et organique, remarquablement servie par la traduction d’Alain Gnaedig.

Derrière les actions des personnages, c’est un peu aussi la grande Histoire qui vient s’échouer sur les rivages abrupts de la petite île de Barrøy, oubliée de tous la plupart du temps. Car aux yeux de Roy Jacobsen, qui s’insère dans la lignée de l’immense Tarjei Vesaas : « L’homme n’est qu’un invité tenace de la mer. » Rien qu’un grain de sable dans l’inébranlable horloge des saisons et le rythme des marées. De la beauté à l’état pur.

Extrait de «Mer blanche»

Ils en étaient à cette époque de l’année où le vivant veut mourir, où les hommes et les bêtes se replient sur eux, et se font plus petits qu’ils ne le sont déjà, où la nature est muette et ne fait d’autre bruit que celui de la mer, et où aucune prière n’aboutit à rien.

Mer blanche

★★★★

Roy Jacobsen, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, Gallimard, Paris, 2019, 272 pages