«Dis-moi qui doit mourir»: une lourde dette à porter

Marc-André Chabot, un auteur qui signe son premier roman et dont on entendra certainement parler encore, raconte une histoire de façon palpitante.
Photo: Andréanne Gauthier Marc-André Chabot, un auteur qui signe son premier roman et dont on entendra certainement parler encore, raconte une histoire de façon palpitante.

Le trouble obsessionnel compulsif — TOC — porte de multiples visages par les temps qui courent, on n’a qu’à regarder l’actualité ou à penser à certains politiciens pour s’en rendre compte.

Pour Antoine Aubin, jeune publicitaire en plein envol, cela prend la forme de longues tirades enflammées exprimant une sorte de rage mal contenue contre l’injustice et la violence faite aux plus faibles. On a le TOC qu’on peut. Et dans son cas, cela s’explique en grande partie par le fait que sa petite Béatrice a succombé au syndrome de la mort subite du nourrisson. Mais de là à s’ériger en justicier…

Code d’honneur

Le citoyen Antoine, donc, s’indigne à tout vent tout en portant plus ou moins bien sa conscience sociale entre son couple qui a coulé, son travail à l’agence et sa ligue de hockey de garage. Jusqu’au jour où, par pur réflexe et sans savoir à qui il a affaire, il sauve la vie d’un homme qui est le chef des mafias de Montréal.

Sir Chuck Péloquin dirige en fait une « entreprise d’extermination » dans le sens le plus large du mot et il annonce bientôt à Antoine qu’il a une dette d’honneur envers lui : comme il vient de sauver cinq vies en comptant celles de sa femme et de ses enfants, il lui en doit cinq. Les choses dites plus clairement, cela signifie qu’Antoine doit lui donner les noms de cinq personnes à éliminer, pas une de moins, sous peine d’y passer lui-même puisqu’il forcerait le gangster à renier son code d’honneur à la face du monde.

Une fois le choc passé, Aubin constate rapidement que sa vie est en danger et qu’il n’a pas vraiment le choix. Il laisse alors monter sa rage et désigne au tueur le personnage central d’une affaire qui enflamme les médias : un pédophile qui vient d’assassiner brutalement un garçon de six ans et qui va néanmoins être libéré pour des raisons de procédure. Voilà la première cible…

Les vox populi trépignent devant le fait accompli : enfin un justicier qui se charge du travail que personne ne veut plus faire ! Plus grave peut-être, Antoine Aubin n’a finalement pas trop de problème avec sa conscience. Il désignera ainsi trois autres « coupables » — dont le patron escroc d’une boîte de production nommée Ciné-Art — avant de trouver avec l’aide des policiers, une façon de s’en sortir vivant et, bien sûr, vous n’en saurez rien ici.

Cette histoire est racontée de façon palpitante par un auteur qui signe son premier roman et dont on entendra certainement parler encore. Marc-André Chabot a le sens du drame et de la formule qui frappe, et ses personnages sont particulièrement crédibles ; son style vif et entraînant laisse espérer le meilleur. Malgré quelques petits détails presque agaçants, ce qui n’est pas rare dans un premier roman, c’est une nouvelle voix qu’il fait plaisir d’entendre.

Extrait de « Dis-moi qui va mourir »

Et si sa dette d’honneur devenait quelque chose d’utile ? S’il pouvait enfin réviser les injustices qui pourrissent la vie des gens bien ? Inconsciemment, il a ce fantasme en lui depuis toujours. Inutile de le nier. Et qui ne l’a pas ? se demande-t-il. Mais lui, Antoine Aubin, a maintenant réellement ce pouvoir de correction à sa portée. En fait, il se retrouve même dans l’obligation de l’exercer. Vues comme ça, les possibilités lui donnent carrément le vertige. Tiens, les talibans qui ont mitraillé les infirmières de la Croix-Rouge ! Ces enragés, totalement abrutis par les dogmes dont on a gavé le cerveau et qui ont oublié ce qui les différencie des animaux ! Bien sûr, on peut philosopher éternellement sur les affres de notre civilisation, le tout sur un fond de géopolitique capitaliste et du grand complot des multinationales saignant les pays en voie de développement. Mais la question qu’Antoine se pose arrive un quart d’heure avant ce débat : est-ce que ce serait vraiment une perte pour l’humanité si cinq de ces talibans, qui ont assassiné six infirmières et onze enfants au nom d’Allah, disparaissaient ?

Évidemment que non. La réponse est facile dans ce cas-ci. Antoine n’y voit même pas une punition, mais bien une mesure bénéfique pour tous ceux qui ne cherchent qu’à vivre paisiblement.

Bon. Concrètement, ça se complique. Il se voit mal demander à Sir Chuck de se lancer dans une expédition punitive en Asie du Sud-Ouest. Même les durs à cuire de l’armée russe ont fini par abandonner le projet. Mais il tient un début de piste pour trouver un ordre acceptable dans lequel placer les morceaux du puzzle sans y laisser sa raison et son équilibre moral.

Rectifier les injustices…

Dis-moi qui doit mourir

★★★ 1/2

Marc-André Chabot, Libre Expression, Montréal, 2019, 392 pages