«Bug»: le futur, c’est maintenant

Enki Bilal réussit de main de maître, ce qui laisse présager que «Bug», une fois achevé, pourrait occuper une place importante dans son œuvre.
Photomontage: Le Devoir / Casterman Enki Bilal réussit de main de maître, ce qui laisse présager que «Bug», une fois achevé, pourrait occuper une place importante dans son œuvre.

Nous sommes en 2041 et le monde numérique n’est plus. Effacé par un bogue qui a saccagé les systèmes informatiques de la planète. Des présidents sont destitués et les États s’effondrent, remplacés par des factions aux intérêts divers qui ont pour objectif soit de rétablir le monde tel qu’il était, soit de profiter de ce chaos pour implanter de nouveaux systèmes politiques.

L’espoir de l’humanité repose en la personne de Kameron Obb, un ancien astronaute atteint d’un étrange virus qui prend la forme d’une tache bleue et qui, pour une raison inexpliquée, possède dans son cerveau tout le savoir numérique mondial. Rien de moins !

Voilà la prémisse de cette série bédé de science-fiction et d’anticipation d’un des maîtres absolus du genre, le Français Enki Bilal. Après avoir exploré le thème de la fin de l’humanité par les bouleversements climatiques dans sa série Coup de sang, parue au tournant des années 2010, voici qu’il aborde notre rapport à la grande catastrophe humaine, cette fois causée par l’effondrement du savoir numérisé dans ce deuxième tome d’une série de cinq albums. Et c’est fichtrement bien fait !

Photo: Casterman Une planche de la bédé d’un des maîtres du genre, le Français Enki Bilal

Premièrement, il y a cette écriture typiquement assumée qu’on retrouve chez Bilal. Il n’en dit pas trop, n’essaie pas de tout expliquer et nous met dans une position où on doit lui faire confiance lorsqu’il passe d’une situation à une autre. Une confiance amplement récompensée par un récit bien ficelé qui prend son sens à mesure qu’on comprend où il nous amène. C’est là la démonstration d’un auteur en pleine possession de ses moyens. Surtout que les thèmes abordés ne sont pas évidents : transhumanisme, économie, politique et journalisme font partie du champ de réflexion, alors que rien de tout ça ne semble plaqué dans l’intrigue, parce que c’est fait avec beaucoup d’intelligence.

Photo: Casterman Planche du deuxième tome de «Bug»

Pour ce qui est du dessin, il est un tantinet (à peine) plus sombre et nerveux que ce à quoi Bilal nous avait habitués. Pas assez pour parler d’un changement de style, mais l’ensemble est un peu moins propre et les lignes plus floues. Et, il demeure encore fidèle à sa palette de couleurs, constituée de verts, de bleus et de gris froids qui évoquent tout sauf l’utopie. L’univers Bilal, quoi !

Évidemment, le deuxième album d’une série de cinq occupe une position ingrate. Il doit être autoporteur tout en faisant avancer juste assez l’histoire pour nous donner envie de la continuer. Et là, Enki Bilal réussit de main de maître, ce qui laisse présager que Bug, une fois achevé, pourrait occuper une place importante dans son œuvre. Nous, nous avons la chance de le vivre en temps réel, sur papier, comme dans le bon vieux temps analogique.

Bug Livre 2

★★★★

Enki Bilal, Casterman, Paris, 2019, 80 pages