Michel Tremblay, il était une fois en Amérique

Key West est avant tout un lieu de travail pour Tremblay. Un endroit où il a conçu 95 % de tout ce qu’il a écrit depuis 28 ans, même si l’île est pratiquement absente de son œuvre, apparaissant uniquement dans «Le cœur éclaté».
Photo: Gabriel Anctil Key West est avant tout un lieu de travail pour Tremblay. Un endroit où il a conçu 95 % de tout ce qu’il a écrit depuis 28 ans, même si l’île est pratiquement absente de son œuvre, apparaissant uniquement dans «Le cœur éclaté».

Il y a des créateurs, dans l’histoire des nations, qui ont la formidable capacité de saisir les failles et les rêves de leur peuple. Qui ont le talent de produire des oeuvres, à un moment très précis de l’histoire, qui bouleverseront leurs contemporains à un point tel qu’elles changeront à jamais leurs destins. C’est le cas de Michel Tremblay, un génie comme le Québec en a peu enfanté, qui en 1968, âgé d’à peine 26 ans, a réussi le tour de force de rendre les Québécois fiers, pour la première fois, de leur langue et de leur unicité avec son cri du coeur appelé Les belles-soeurs.

Un demi-siècle plus tard, notre écrivain national est toujours aussi allumé et passionné qu’à ses débuts. Modèle littéraire et théâtral pour des générations d’auteurs, il continue d’être un observateur des plus affûtés sur le Québec, mais aussi sur les États-Unis, qu’il habite six mois par année, depuis 1991. C’est d’une terrasse ensoleillée de la rue Duval, à Key West, à quelques minutes de sa résidence, qu’il nous a donné rendez-vous, le sourire espiègle et le regard brillant.

« L’île a beaucoup changé depuis mon arrivée, laisse-t-il tomber, nostalgique. Il y avait des artistes, des homosexuels et des marginaux de partout au pays qui s’étaient établis ici. Des gens qui voulaient vivre en dehors des États-Unis et de la Floride, tout en profitant du climat caribéen. Quand j’y ai posé le pied pour la première fois, après une douloureuse séparation, je suis immédiatement tombé en amour avec l’endroit. Aujourd’hui, ça ne serait plus le cas. »

La ville de 25 000 habitants est depuis une quinzaine d’années orientée vers le tourisme de masse et les croisières, qui l’ont complètement transformée. Les prix des maisons ont grimpé en flèche, chassant du même coup les artistes et les jeunes gais. « Il ne reste à peu près plus que Marie-Claire Blais et moi », laisse tomber l’auteur d’une soixantaine de romans et de pièces de théâtre.

Mais Key West est avant tout un lieu de travail pour Tremblay. Un endroit où il a conçu 95 % de tout ce qu’il a écrit depuis 28 ans, même si l’île est pratiquement absente de son oeuvre, apparaissant uniquement dans son roman Le coeur éclaté. Comme si la distance avec son Québec natal et ses distractions l’aidait à mieux se concentrer : « Je me suis rendu compte très tôt que la personnalité publique risquait de l’emporter sur l’écrivain. Dès 1970, donc deux ans à peine après être venu au monde avec Les belles-soeeurs, j’ai rédigé À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, à New York, pendant la Crise d’octobre. Déjà, je sentais le besoin de m’éloigner pour écrire. »

C’est d’ailleurs à Key West, pendant les doux mois d’hiver, qu’il a couché sur papier son dernier livre, Le coeur en bandoulière, qui sera le troisième roman des coeurs et qui marquera le retour de Jean-Marc, son alter ego. « J’ai commencé à écrire une pièce de théâtre il y a cinq ans, sans jamais la terminer, parce que j’avais trop peur de ce qui allait arriver à la scène finale. Dans ce roman-pièce de théâtre à la forme hybride, un écrivain vit la même situation, mais décide de compléter la pièce, tout en commentant ce qu’il écrit au fur et à mesure. Le roman traite du doute du dramaturge, qui se demande tout le temps si sa pièce est bonne ou non ? Si elle est jouable ou non ? S’il se répète ou non ? » L’intrigant livre sortira le 5 novembre et pourrait faire un jour l’objet d’une adaptation sur scène.

Tremblay au pays de l’oncle Sam

Le fait de passer autant de temps chez nos voisins du sud a permis à Michel Tremblay, qui épluche le New York Times chaque jour, d’observer l’évolution du pays sur plusieurs décennies. « Les Clinton ont été mes idoles pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’on apprenne que c’étaient quasiment des bandits. C’est le problème avec les politiciens, ils finissent souvent par nous décevoir, après coup. Mais ce n’est pas encore arrivé avec Obama, dont l’élection m’a beaucoup emballé, à cause de sa personnalité, mais surtout du symbole qu’il représentait. »

Donald Trump, dans tout ça ? Comment est-ce de vivre sous son règne ? Tremblay éclate de rire et désigne la rue en bordure de laquelle nous sommes attablés. « Il est venu à Key West il y a deux ans, deux mois environ après son investiture. Il a paradé dans la rue Duval, mais personne n’était venu l’applaudir. Il était debout ou assis dans son char et faisait des bye-bye à personne… C’était à la fois d’une tristesse et d’une drôlerie infinies. »

L’arrivée au pouvoir du sulfureux président a eu des répercussions bien tangibles sur l’île, située à l’extrémité sud du pays. « Pendant les six premiers mois de son mandat, il y a eu du gay-bashing à Key West, ce qui ne s’était jamais vu avant. Des gars en moto suivaient des gais pour les écoeurer et leur criaient : “You are in Trump country now !” L’élection de Trump fut un énorme choc ici, comme partout aux États-Unis, où des gens qui s’étaient tus pendant 40 ans, se sont soudainement sentis le droit d’exprimer ouvertement leur haine. »

Longue-vue sur le Québec

Même s’il s’exile chaque hiver, l’auteur de La diaspora des Desrosiers n’est toutefois pas déconnecté de l’actualité québécoise. Il regarde les bulletins de nouvelles de la province et lis quotidiennement La Presse + et Le Devoir. Il y va d’une analyse très précise de la situation politique actuelle :

« Toute ma vie, j’ai voté pour le PQ, même si c’était avec un enthousiasme variable, d’une élection à l’autre. Mais je crois que c’est la première fois depuis très longtemps qu’on ne peut pas savoir ce qui va arriver avec le projet d’un pays. Les jeunes pensent, à tort ou à raison, que c’est une idée de vieux. Que c’est un rêve de baby-boomers. On a eu deux chances de faire l’indépendance, surtout en 1980, et on les a ratées les deux.

« C’est quand même rare, des peuples qui se refusent l’indépendance. Et ça, les générations qui nous ont suivis nous le reprochent. Avec raison ! Mais j’espère que l’idée d’indépendance va survivre. Comme peuple, il ne faut pas rire de ses rêves, il ne faut pas renier ses rêves. Ce n’est pas parce qu’on ne les a pas accomplis qu’ils n’étaient pas bons. Je souhaite aux générations suivantes de redécouvrir ces idées-là. »

Tremblay suit aussi avec beaucoup d’attention la production littéraire et théâtrale québécoise. « Quand j’ai commencé à écrire, on ne parlait pas vraiment de nous-mêmes dans nos textes. On jugeait la société en général. Puis, il y a 10-15 ans, les écrivains se sont mis à beaucoup parler de leurs problèmes personnels. C’était assez généralisé. Alors que maintenant, les jeunes auteurs partent d’eux-mêmes pour aller vers des problématiques plus sociales. Ils mélangent les deux. Il y a donc une espèce de renouveau de la conscience sociale, tant en littérature qu’au théâtre. Et ça, j’aime beaucoup ! »

Produisant à un rythme effréné depuis ses débuts, Tremblay s’arrête-t-il parfois, du haut de sa monumentale oeuvre et de ses 76 ans, pour penser à ce qu’il arrivera de son legs littéraire, une fois qu’il aura rejoint tous ses personnages au paradis des grands auteurs ?

« Ça n’a aucune espèce d’importance pour moi. Quand je vais mourir, je veux que vous brailliez toutes les larmes de votre corps. Mais si vous avez à m’oublier après, oubliez-moi ! Je ne serai plus là. En vérité, j’m’en câlisse ! » lance-t-il en faisant résonner au coeur du continent son vibrant rire d’éternel p’tit gars de la rue Fabre.