«Washington Black»: le poids de la liberté

Le roman d’Esi Edugyan, née à Calgary, lui a permis de gagner pour la seconde fois le prix Giller et de figurer parmi les finalistes du Man Booker Prize.
Photo: Chad Hipolito La Presse canadienne Le roman d’Esi Edugyan, née à Calgary, lui a permis de gagner pour la seconde fois le prix Giller et de figurer parmi les finalistes du Man Booker Prize.

George Washington Black, comme l’avait appelé son premier maître, est né de parents inconnus en 1818 dans une plantation de canne à sucre d’une île des Antilles anglaises.

Le narrateur du troisième roman de la Canadienne Esi Edugyan — seul 3 minutes 33 secondes, son deuxième roman, avait été traduit en français, à propos de musiciens de jazz dans l’Europe de la Seconde Guerre mondiale — nous raconte sa vie a posteriori.

Une existence dans laquelle les illusions n’ont jamais eu leur place : « Je connaissais la nature du mal : le mal était blanc comme un spectre, il descendait d’une voiture un matin dans la chaleur d’une plantation terri?ée, avec des yeux vides. »

Traverser l’Atlantique

À 11 ans, jeune esclave noir dans un domaine appelé sans ironie « Faith » (Espoir), « emprunté » par Christopher Wilde, dit Titch, frère abolitionniste de son maître, Wash aura la chance inespérée de s’extraire de sa condition.

Féru de science et d’idées modernes, l’homme rêve de traverser l’Atlantique avec un aérostat — sorte de montgolfière qu’il appelle un « Fendeur-de-nuages ». Wash, poids plume qui se découvre aussi un talent pour le dessin, va lui servir d’assistant dans cette entreprise.

De 1830 à 1836, les péripéties vont vite se succéder. Wash va apprendre à lire, sera défiguré, va fuir par les airs, faire naufrage, passer par La Havane, les États-Unis et l’Arctique avec Titch à la hauteur de la baie d’Hudson, puis se retrouver en Nouvelle-Écosse, avant d’embarquer pour l’Angleterre — toujours poursuivi par un chasseur de primes qui le recherche.

Titch lui disait qu’il était « né avec un fer à cheval dans la main ». Mais qu’est-ce que le talent, la chance ou la liberté si on n’en fait rien ?

Roman en quatre parties, très dialogué, Washington Black est une histoire de découverte émerveillée du monde, mais peut-être surtout une histoire d’apprentissage de la liberté et d’émancipation.

Comment être véritablement libre alors que l’esclavage se poursuit ? Dans ces conditions, être libre physiquement ne va jamais sans culpabilité ni sans lourdeur. La liberté a un poids. Et toutes les montgolfières n’y pourront rien.

Le roman d’Esi Edugyan, née à Calgary en 1978, a permis à l’écrivaine de remporter pour la seconde fois le prix Giller (et ses 100 000 $), en plus de figurer parmi les finalistes du prestigieux prix Man Booker Prize.

Malgré les ellipses, Washington Black n’est pas sans comporter son lot de longueurs. Il y a dans ces pages quelque chose de lisse, sans saleté ni surprises, servi par une puissance tranquille et contrôlée qui nous fait penser à cette phrase de Pascal : « L’éloquence continue ennuie. »

Extrait de « Washington Black »

Ainsi allaient les choses, en ce temps-là. Il y avait une tranquille absence de règles qui frisait souvent le grotesque. La malveillance entre les races était déjà très présente, mais la manière dont les Noirs se traitaient parfois entre eux était presque aussi abominable, comme si les cruautés qu’ils avaient endurées devaient être payées doublement par leurs frères. J’avais quelquefois l’impression de ne pas avoir voyagé très loin des cabanes délabrées de Faith.

Washington Black

★★★ 1/2

Esi Edugyan, traduit de l’anglais par Michelle Herpe-Voslinsky, Liana Levi, Paris, 2019, 432 pages