«Augustus»: vie et mort du premier empereur romain

Avec «Augustus», John Williams s’attaque au destin d’un homme plus grand que nature.
Photo: Gabriel Bouys Agence France-Presse Avec «Augustus», John Williams s’attaque au destin d’un homme plus grand que nature.

Il s’en est fallu de peu pour que l’on passe à côté de l’oeuvre riche et transcendante de l’Américain John Williams. Bien que son troisième et ultime roman, Augustus, ait obtenu un succès critique considérable, se voyant attribuer, lors de sa parution en 1972, le prestigieux National Book Award, il est par la suite tombé dans l’oubli, comme l’ensemble de son travail romanesque, pendant près de 40 ans.

Ce n’est qu’au début du XXIe siècle, 15 ans après la mort de son créateur, que les trois romans ambitieux de l’écrivain originaire du Texas ont été redécouverts et acclamés par la New York Review of Books, conquérant au passage le coeur et l’esprit de millions de lecteurs à travers le monde.

Alors que ses deux premières offrandes littéraires, Stoner et Butcher’s Crossing, s’intéressaient aux rêves et aux désillusions de jeunes Américains modestes, John Williams s’attaque avec Augustus au destin d’un homme plus grand que nature, dont la légende et l’influence s’abreuvent à la source des divinités : celui du premier empereur de Rome, Augustus, dont le règne sage et mesuré a donné naissance à la plus grande période de paix et de stabilité de l’Empire, la Pax romana.

En résulte un roman d’une densité et d’une portée extraordinaires qui retrace l’ensemble des complots de la cour et du Sénat, des mariages politiques et des passions fiévreuses, des mises à mort déchirantes, des amis, des femmes et des traîtres, des jeux, des vers, de la faim et de l’espoir d’un peuple qui a donné vie à l’Empire romain, de la mort de Jules César aux derniers jours de son fils adoptif et successeur, Augustus.

Williams divise son récit en trois parties. Il s’attarde d’abord à la jeunesse d’Augustus, alors Octave, qui, à peine âgé de 18 ans, doit faire face aux manigances des assassins de son grand-oncle et père adoptif, Jules César, aux premiers rangs desquels se trouvent le puissant Marc Antoine et le rusé Cicéron. Pour assurer la grandeur de Rome et la quiétude de ses habitants, Octave use d’armes et de ruse et fait tomber ses nombreux ennemis.

Après avoir lutté contre la corruption des élites et mis fin aux guerres fratricides, Augtustus se voit confier la dictature par un Sénat affaibli, devenant ainsi le dirigeant de la plus grande nation du monde. On le suit jusqu’à ses derniers souffles, à l’écart de l’agitation de la ville, revisitant ses nombreuses victoires et faisant la paix avec le fardeau de ses regrets et de ses défaites.

L’écrivain construit son récit sous une forme épistolaire étonnante et passionnante, esquissant son personnage à travers la perspective de ses contemporains, imaginant la correspondance et les mémoires de ses amis et ennemis, entremêlés de fragments de journaux tenus par le fidèle Marcus Agrippa, qui mènera plusieurs des campagnes de l’empereur, ainsi que par Julia, la fille d’Augustus, prisonnière de son rang et tenue à l’éternel sacrifice.

Williams esquisse un portrait fragmenté, mais extrêmement minutieux, d’un personnage complexe, tourmenté et étudié, qui ne sombre jamais dans les extrêmes auxquels sont souvent reléguées les grandes figures historiques. Un roman d’un magnétisme exceptionnel qui humanise les héros de l’Empire romain comme peu y sont parvenus auparavant.

Lettre : Marcus Antonius à Octavius Cesar, d’Athènes (39 av. J.-C.)

Antonius à Octavius, salutations. Je ne sais pas ce que tu attends de moi. J’ai renié ma défunte épouse et gâché la carrière de mon frère parce que leurs agissements te déplaisaient. Pour cimenter notre règne conjoint, j’ai épousé ta soeur qui, bien qu’une femme bonne, n’est pas à mon goût. Pour t’assurer de ma bonne foi, j’ai renvoyé Sextus Pompeius et sa marine en Sicile, alors qu’il m’aurait rejoint contre toi (comme tu le sais bien). Enfin, je me suis absenté de ma terre natale afin de collecter des fonds en Orient qui assureront notre autorité future et de tirer de l’ordre du chaos dans lequel sont tombées nos provinces orientales. Comme je te l’ai dit, je ne sais pas ce que tu attends de moi.

Augustus

★★★★ 1/2

John Williams, traduit de l’anglais par Jessica Shapiro, Piranha, Paris, 2019, 384 pages