«Clin d’œil au Temps qui passe»: Antonine Maillet, conteuse

Antonine Maillet ose pour la première fois le «je» de l’intimité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Antonine Maillet ose pour la première fois le «je» de l’intimité.

« Personne, aucun lecteur n’est tenu de croire sur parole une auteure qui écrit de mémoire, de sa mémoire vieille de plus de huit décennies. […] Alors lisez ou ne lisez pas la suite, je vais quand même la raconter », annonce Antonine Maillet dans les premières pages de Clin d’œil au Temps qui passe, paru juste à temps pour ce 90e anniversaire qu’elle célébrait le 10 mai.

Pareille mise en garde ressemblerait chez n’importe quel autre écrivain à une excuse bon marché invoquée préventivement afin de dédouaner d’éventuelles erreurs factuelles. Elle devrait plutôt être entendue comme une profession de foi envers la vérité suprême, triomphant de la banalité de la stricte biographie, du souvenir que l’on prend soin de bien raconter afin d’émouvoir ou d’amuser.

C’est donc d’abord Antonine Maillet, la conteuse, qui ose ici pour la première fois le « je » de l’intimité, même si elle s’était « juré de ne jamais entrer elle-même dans la galerie de ses créatures ». Au programme : un chapelet de confidences, d’anecdotes jamais anecdotiques et de réflexions offertes avec un mélange de stupéfaction devant le vaste portrait de tout ce qu’elle a vécu et de tendresse pour ceux qu’elle a aimés. Son principal acolyte : le Temps, auquel elle accorde une majuscule non seulement par coquetterie, mais parce qu’elle lui parle au quotidien.

C’est le Temps lui-même qui, après une série de petits accidents, lui intimera en 2012 de ralentir. Elle lui avait demandé « le maximum disponible » d’années de lectures, de conversations amicales, de voyages. Réponse de celui avec lequel on peut négocier, mais auquel il faut bien finir par obéir : « Je dispose d’autant que tu peux en prendre, mais un instant à la fois. »

L’opiniâtreté d’un sourire

Plaisir de la découverte des mots, éveil au sort de ceux qui se débrouillent avec moins que rien (les Bas-de-la-track), passage au couvent ; l’enfance et l’adolescence auront aussi été pour Antonine Maillet le moment de nombreux deuils : ceux du père, de la mère, puis d’une certaine innocence lorsqu’un bête accident la blesse gravement « en haut de la cuisse » (comme le voulait la pudibonderie qu’inspirait à l’époque le corps des femmes). Elle devra renoncer à mettre des enfants au monde.

Bien qu’elle dise ne s’être jamais sentie « victime de discrimination sexiste ou xénophobe », les récits les plus fascinants de Clin d’œil au Temps qui passe mettent en scène une écrivaine à la fois heureuse et fière d’être femme et Acadienne, mais qui refuse constamment, avec l’opiniâtreté d’un sourire que rien ne peut altérer, d’incarner les rôles réducteurs auxquels on souhaite la confiner.

Elle se réjouit avec le même dédain pour les stéréotypes d’avoir fait entrer en littérature, grâce à La Sagouine, celles qui n’y entrent habituellement jamais, et d’avoir ainsi pu brouiller la frontière entre le réel et la fiction, jusqu’à en perdre le contrôle, signe ultime d’une réussite littéraire, dans la mesure où « l’artiste, quel que soit son niveau, est au service de l’œuvre ».

De Gaulle se serait trompé lorsqu’il a écrit que « la vieillesse est un naufrage », pense Antonine Maillet, et ce livre aussi simple que chaleureux en est la preuve la plus étincelante.

Clin d’oeil au Temps qui passe

★★★ 1/2

Antonine Maillet, Leméac, Montréal, 2019, 184 pages