«Sans domicile fixe»: entre deux toits

Évitant les clichés, l’auteure met en scène des personnages entiers qui portent à bout de bras et sans complaisance le thème de l’itinérance.
Photo: Tallulah Photography Évitant les clichés, l’auteure met en scène des personnages entiers qui portent à bout de bras et sans complaisance le thème de l’itinérance.

Déménageant ici et là au gré des humeurs de sa mère, Félix a l’habitude d’une vie de nomade jusqu’à ce matin d’août où le caractère bohème et insoumis d’Astrid, son franc-parler et une suite de malchances les placent dans une situation précaire. Sans emploi, sans logement et sans plus aucun ami, Astrid n’a nulle part où aller, sinon le vieux Westfalia laissé par un ancien amant. Ce qui s’apparente d’abord à des vacances s’étire sur des semaines, obligeant Félix et sa mère à survivre dans cet abri de fortune, à mentir pour tout, et surtout pour éviter d’alerter les services sociaux.

À l’instar de ces derniers romans que sont, par exemple, Nous sommes tous faits de molécules ou Les optimistes meurent en premier, Susin Nielsen emprunte un chemin de traverse avec un souci du réel dans son tout nouvel opus, Sans domicile fixe. Évitant les clichés, l’auteure met en scène des personnages entiers qui portent à bout de bras et sans complaisance le thème de l’itinérance. Il y a Astrid, mère caractérielle, instable et orgueilleuse qui maîtrise l’art du mensonge avec une aisance remarquable, et Félix, 12 ans, petit garçon sensible et brillant qui tente de se dépatouiller dans cette nouvelle vie.

Nielsen explore le sujet de l’intérieur, nous fait entrer dans ce refuge sur quatre roues qu’Astrid doit déplacer pour ne pas être repérée. Ainsi, chaparder de la nourriture, se laver au centre commercial ou dans la salle de toilettes de l’école et mentir à tout le monde deviennent des nécessités et s’inscrivent dans la routine. Plus encore, squatter un instant une maison inhabitée — un luxe au milieu de la misère —, avoir à faire ses besoins dehors parce que les toilettes publiques sont fermées, être transis de froid parce que novembre passe à travers les parois du vieux Volk, voilà autant de petits détails mis en scène qui permettent de prendre le pouls de cet épisode difficile.

L’art de dédramatiser

La force de Nielsen réside dans cette capacité à explorer des sujets forts sans jamais basculer dans le mélodrame. Le ton à la fois candide et lucide du narrateur Félix joue ici pour beaucoup dans cette approche lumineuse. Du haut de ses 12 ans, il a une façon d’affronter le réel, notamment grâce à ses P.O.I.L (pouvoirs d’observation intenses et logiques) qui lui permettent de saisir les gens rapidement, de comprendre les comportements de sa mère, de deviner la vérité derrière ses mensonges. Il y a dans les réflexions du gamin, et dans toutes les péripéties qu’il devra affronter, une sensibilité toute naturelle, une façon de faire face à l’adversité qui est empreinte d’humanité.

Thème encore peu traité en littérature jeunesse — Francine Labrie aborde la pauvreté dans Dans la peau de l’autre, tout juste paru chez Soulières —, l’itinérance est présentée ici avec intelligence, sans empathie affectée, sans supériorité, sans jugement, comme si vous la viviez. Sans non plus l’aborder avec insouciance ou légèreté, Nielsen a tout simplement l’art du récit, l’art de raconter sans tout dire, l’art d’éviter de mettre en scène des situations mille fois lues avec un humour et une résilience remarquables.

Extrait de « Sans domicile fixe »

Soyons clairs : je ne souffre pas de malnutrition, pas trop en tout cas. Je ne pense pas avoir le scorbut ni une carence en vitamines ni rien du genre. Nous faisons nos courses dans une épicerie où on peut se procurer à de très bon prix des fruits et légumes sur le point d’être jetés. Et à l’occasion, ma mère… Mais je vais trop vite, encore. Je vais être franc : certains aspects de la vie en Westfalia deviennent plus difficiles avec le temps. Comme le fait de ne pas avoir de toilettes. C’est ça qui me manque le plus. Nous essayons toujours de passer la nuit près de toilettes publiques. Nous faisons nos besoins dans des cafés ou chez McDonald’s, qui a de très belles installations […] Nous faisons de notre mieux, mais tout de même. Ce que je donnerais pour avoir des toilettes bien à moi…

Sans domicile fixe

★★★★

Susin Nielsen, traduit de l’anglais par Rachel Martinez, La courte échelle, Montréal, 2019, 344 pages