Timothée de Fombelle: abuser de l’imaginaire

La lenteur du livre est un refuge et un lieu de résistance, selon Timothée de Fombelle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La lenteur du livre est un refuge et un lieu de résistance, selon Timothée de Fombelle.

De passage au Québec après 7 ans d’absence pour participer à un congrès sur l’avenir de la littérature jeunesse à l’ère du numérique, organisé par BAnQ, Timothée de Fombelle s’est arrêté à la librairie Gallimard, boulevard Saint-Laurent, où il nous a parlé de la place de la lecture dans cette ère technologique et du livre, qui reste avant tout un espace de liberté.

« Le livre papier n’est pas fini, il ne va pas être croqué par le grand méchant loup du numérique. Parce que, en fait, le nerf de tout ça, ce qui domine, ce sont les histoires. Le numérique ne va pas prendre les parts de marché du papier, lui voler son territoire, mais viendra plutôt le compléter, s’inscrire en parallèle de la bonne vieille édition », explique Fombelle, réjoui par cette conclusion optimiste tirée à la fin du colloque. Le rapport au livre, à l’objet papier, reste ainsi pour l’auteur de la série Vango, un lien privilégié entre l’enfant et l’imaginaire, un espace d’abandon qu’il ne peut trouver ailleurs. « Les enfants sont nés avec un écran dans les mains, ils ont des tentations à tout moment autour d’eux — que ce soit leur téléphone qui sonne, leur tablette qui les appelle, les jeux vidéo, la télé —, mais la lenteur du livre devient un refuge, un lieu de résistance, qui va à contre-courant, un chemin un peu marginal dans le bon sens du terme. »

Dans tout le brouhaha ambiant, dans cette ère où les petits sont constamment sollicités, Fombelle insiste ainsi sur l’importance de provoquer des moments d’ennui pendant lesquels la créativité peut s’exprimer. « Pour créer l’appel d’air, il faut créer du vide, c’est physique comme loi. Il y a quelque chose qui m’inquiète un peu dans le fait qu’on est dans une forme de remplissage du temps par des activités, des écrans, de l’attention, même trop d’attention parfois accordée aux enfants. La lecture est, au contraire, une démarche extrêmement créative où l’enfant se retrouve seul face à son livre. C’est un rôle actif qui est moins vrai pour les écrans. »

Le droit au miracle

Ce rapport solitaire entre le livre et l’enfant ouvre la voie à l’imaginaire, à la créativité, à cette étendue de possibles. « Quand je lis Karen Blixen au fin fond de l’Afrique arrivant en 1914 au Kenya, je suis planteur de café juste avant la Première Guerre mondiale. Quand je lis Pilote de guerre, de Saint-Exupéry, je suis en train de bombarder les troupes ennemies au-dessus de la France en 1940. La lecture, c’est des vies par procuration. C’est une responsabilité très grande pour nous qui écrivons pour les enfants. Quand je vois un jeune lecteur arriver devant moi avec un de mes livres sous le bras et dire : “Tobie Lolness, c’est moi”, je me dis que, malgré la distance entre nos mondes, il y a ce continent commun qui est celui de l’enfance et plus largement de l’imaginaire. Je crois ainsi que le livre est irremplaçable. La pauvreté du livre fait que l’investissement du lecteur est plus important que devant un film, une pièce de théâtre. »

L’auteur de Capitaine Rosalie raconte ainsi avoir besoin, tant dans sa vie personnelle que dans son métier de raconteur d’histoires, de sortir de la platitude du réel. « C’est comme ces ballons pleins d’hélium qu’on donne aux enfants qui auraient envie de s’envoler à tout moment. J’ai toujours besoin de cette verticalité, de recherche d’imaginaire. Je crois, de toute façon, que c’est le but de la littérature. Elle est un moyen de nous élever en suspension au-dessus du plancher des vaches, et j’aurais du mal à faire un livre uniquement réaliste et d’observation du réel. »

L’auteur travaille actuellement sur une trilogie autour de l’Afrique et de l’esclavage, un sujet délicat, il en convient, qui sera inévitablement porté par l’imaginaire, celui d’une petite fille détentrice de la mémoire de son village, de son peuple qui est en train de s’éteindre. « La place de l’imaginaire est une sorte de stratégie de survie pour pouvoir parler de la perte, de l’exil, de la mort, de l’absence et de la quête de vérité. C’est pour ça que je frôle toujours l’imaginaire. C’est mon refuge et ça me permet tout. » Fombelle sortira par ailleurs à l’automne chez Gallimard Quelqu’un m’attend derrière la neige, un conte de Noël, autre façon d’accéder à tous les possibles. « Quand on écrit un conte de Noël, on a une sorte de droit au miracle, et ça, ça me faisait envie. Je profite et j’abuse de ce droit. Il ne faut pas que je me prive. »