«Le Nouveau»: Sollers, navigateur

À 82 ans, Philippe Sollers se lance dans un brillant coq à l’âne.
Photo: Francesca Mantovani Gallimard À 82 ans, Philippe Sollers se lance dans un brillant coq à l’âne.

Il est des écrivains capables de faire flèche de tout bois. Même du bois d’une vieille barque fantasmée, depuis longtemps engloutie par les herbes. C’est un peu à quoi se livre Philippe Sollers dans son nouveau roman, intitulé Le Nouveau.

Avant de pourrir lentement au fond du jardin de la maison familiale dans le sud-ouest de la France, la barque qui avait servi à son grand-père maternel pour rejoindre un voilier qui avait pour nom Le Nouveau, n’a longtemps affiché que ces quatre lettres décolorées : LE NO.

C’est le prétexte qu’il fallait à l’écrivain girondin de 82 ans, auteur de dizaines de romans et d’essais (Femmes, La fête à Venise, Casanova l’admirable) pour se lancer dans un brillant coq à l’âne, une méditation romanesque mêlée d’autobiographie voilée ou imaginaire, comme il a l’art d’en produire depuis un certain nombre d’années.

Fils d’un marin qui avait épousé une étrangère, une Irlandaise, « escrimeur célèbre dans toute l’Europe », le grand-père avait le regard bien aiguisé, tourné vers le large. « Voilà ce qui coule dans mes veines : la marine, l’Irlande, les fleurets mouchetés. On ne tue pas, on touche. On n’espère rien, on navigue. »

Quant à la mère, grande lectrice de Proust, elle aussi allait droit à l’essentiel. « Je dois tout à la bibliothèque de Lena, raconte le narrateur. Rien de plus nouveau que Proust, aujourd’hui encore. »

De l’arrière grand-mère irlandaise de son narrateur (« messagère de son île rebelle ») à Mao et au Billy Budd de Melville, du petit Nouveau à Shakespeare, de Shakespeare au Danemark (patrie d’Hamlet), et du Danemark à Louis-Ferdinand Céline — où l’écrivain s’était réfugié à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sauvant en quelque sorte sa peau —, Sollers se joue de tout avec fluidité. Avec de la suite dans les idées, il ne se prive bien sûr pas pour nous faire remarquer que la maison achetée par Shakespeare en 1597 à Stratford-upon-Avon a été baptisée… New Place.

Comme Proust, ce Shakespeare, véritable « vitamine de choc », nous dit-il, est en réalité bien plus « nouveau » que tout ce qui déferle sur les écrans. Mais c’est une fraîcheur qu’on ne goûte plus, étourdis que nous sommes par l’actualité continuellement renouvelée du même, de l’interchangeable ou de l’accessoire. On ne s’étonnera pas d’apprendre que son grand-père possédait deux éditions des oeuvres complètes de Shakespeare.

À ses yeux, toute étude du poète et dramaturge anglais devrait s’appeler « La splendeur du mal ». « Les sexes sont incompatibles, les meurtres pullulent, la folie règne, le racisme est à fleur de peau, l’homosexualité mâle se signale partout chez les hommes, et les femmes sont des vierges condamnées, des mégères médisantes, ou, carrément, des putains. Il n’y a qu’une façon d’en sortir : l’autodestruction “à la romaine”. C’est plus élégant que l’euthanasie assistée en Suisse. »

C’est ainsi que navigue Sollers, opportuniste et spirituel, se jouant des courants tout en ramant en solitaire dans la petite barque blanche du Nouveau.

Le Nouveau

★★★ 1/2

Philippe Sollers, Gallimard, Paris, 2019, 144 pages