«Nuits Appalaches»: côté jardin, avec fusil

Chris Offutt a posé la trame de son polar au pied des Appalaches.
Photo: Jacqueline Nix Chris Offutt a posé la trame de son polar au pied des Appalaches.

Les Français parlent de péquenauds, les Américains de hillbillies et au Québec, dans les villes surtout, on emploie plutôt le terme « habitants ». Ceux qui vivent loin, dans des coins reculés, souvent simplement, sinon de façon fruste ou même précaire.

Voici l’histoire plutôt rare, à la fois empreinte d’une violence inouïe et d’une lumineuse poésie quotidienne, de l’un de ces retranchés : Tucker. Il vit dans les collines, au pied des Appalaches à la frontière du Kentucky et de l’Ohio, et on le rencontre alors qu’il revient de la guerre de Corée bardé de médailles, quelque part au début des années 1950. (Le rideau se lève côté jardin…)

Un violent conte de fées

Petit, trapu, Tucker ne fait même pas ses 18 ans et il est hanté par le souvenir de la guerre ; toujours sur ses gardes, son couteau à portée de la main, c’est un homme solitaire, vieilli prématurément. Un taiseux qui se méfie. À preuve : il quittera le train des rapatriés pour revenir chez lui à pied, en traversant lentement les collines qu’il connaît par coeur. Sur le chemin du retour, il fait ainsi la rencontre la plus importante de sa vie ; celle de Rhonda, encore plus jeune que lui, qu’il sauve des mains d’un oncle lubrique. C’est un coup de foudre réciproque. À la vie à la mort.

Évidemment, Tucker et Rhonda se marièrent et eurent beaucoup d’enfants dans une vieille maison cachée dans les collines. Et comme c’est un pays connu autant pour la pauvreté de ses habitants que pour son alcool de contrebande, Tucker se fera livreur pour un certain Beanpole, qui distille l’alcool en arrosant les policiers, les juges et les politiciens du coin. Trois des cinq enfants de Rhonda et Tucker « ont des problèmes », mais ce sont des gens simples qui vivent heureux malgré tout, entourés d’une nature foisonnante dont ils connaissent le moindre recoin. D’autant que Tucker est prêt à tout, on le verra rapidement, pour défendre sa famille.

Cette envoûtante saga se poursuit jusqu’à ce que Beanpole propose un marché à Tucker : faire un séjour en prison à sa place, avec salaire hebdomadaire versé à sa femme et prime à la sortie. Il accepte et tout bascule : Tucker mettra plus de cinq ans à revenir chez lui pour se faire justice, retrouver ce qui reste de sa famille et reconstruire sa vie auprès de ceux qu’il aime.

Il y a bien sûr un petit côté théâtral à cette espèce de violent conte de fées. Tout repose en fait sur l’ambivalence du personnage central, Tucker, qui est à la fois un-dur-qui-n’hésite-jamais-à-faire-ce-qu’il-faut-faire et une sorte de poète allumé par le moindre reflet du soleil dans les feuilles, par le sourire d’un enfant muet ou par le cri déchirant d’un oiseau dans le brouillard. L’écriture tout aussi dense que limpide de Chris Offutt (et la traduction remarquable d’Anatole Pons) sait créer dès le départ cette envoûtante zone de flottement à la fois concrète et indéfinie où le lecteur se retrouvera souvent pantois, sans savoir exactement quoi penser devant la beauté du monde et la violence crue, déterminée, d’un homme simple et attachant.

Un livre étonnant, qui ne laissera pas indifférent.

Nuits Appalaches

★★★ 1/2

Chris Offutt, traduit de l’anglais par Anatole Pons, Gallmeister — Americana, Paris, 2019, 225 pages