«Maternité dérobée»: plaidoyer contre les mères porteuses

Selon la sociologue Maria De Koninck, la pratique des mères porteuses devrait être interdite, dans toutes ses déclinaisons.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Selon la sociologue Maria De Koninck, la pratique des mères porteuses devrait être interdite, dans toutes ses déclinaisons.

Alors qu’au Québec, des spécialistes du droit de la famille recommandent d’encadrer la pratique et qu’à Ottawa, un député milite pour sa rétribution, la sociologue Maria De Koninck fait son lit : la pratique des mères porteuses devrait être interdite, dans toutes ses déclinaisons. Parce qu’elle instrumentalise le corps de la femme, chosifie l’enfant à naître et porte ainsi atteinte à la dignité humaine.

C’est la thèse que développe Mme De Koninck dans son ouvrage Maternité dérobée. Mère porteuse et enfant sur commande, un court essai sur la gestation pour autrui. La professeure à l’Université Laval, qui a été la première titulaire de la Chaire d’étude sur la condition des femmes, affirme d’entrée de jeu son opposition à cette pratique, rétribuée ou altruiste.

« Accepter le recours aux mères porteuses signifie définir la grossesse et l’accouchement de façon utilitariste, soit comme des activités biologiques sans grande conséquence », écrit-elle. Cela exige de nier l’existence d’une relation charnelle entre la femme et l’enfant qu’elle porte. Or, la sociologue cite une étude internationale publiée en 2016 démontrant que le cerveau des femmes subit une modification durable pendant une grossesse. Une grossesse est donc un « état » — physiologique, psychologique, émotif — et non une « activité » qui ne laisse aucune trace une fois terminée, neuf mois plus tard, postule-t-elle.

La preuve que la gestation pour autrui porte atteinte à la dignité et à la liberté des femmes qui s’y adonnent réside dans le contrat signé en amont, estime la sociologue. Parce qu’il dicte à la femme son comportement alimentaire et sexuel pendant neuf mois, la contraint à subir un avortement si les parents d’intention le requièrent ou au contraire l’empêche d’en obtenir un si elle le désire, le contrat de gestation pour autrui retire à la mère porteuse son autonomie corporelle et ravale celle-ci à un rôle d’esclave du couple commanditaire.

« La mère porteuse fait l’objet d’une appropriation, estime Mme De Koninck. L’entente avec une mère porteuse la force à se mettre au service d’un projet qui n’est pas le sien. […] Cette aliénation n’est pas compatible avec la dignité humaine. » C’est pour cette raison que la féministe ne partage pas l’avis de certaines de ses coreligionnaires arguant que la liberté des femmes leur donne aussi le droit de louer leur corps. « Accepter de devenir mère porteuse […] consiste plutôt à accepter une certaine prise de contrôle de sa personne pendant neuf mois. »

Un contrat qui chosifie l’enfant

On pourrait opposer à la thèse de Mme De Konick que l’adoption, acceptée depuis longtemps, rompt elle aussi le lien charnel entre l’enfant et la femme qui lui donne naissance et nécessite aussi un contrat. Mais pour la sociologue, toute la différence réside dans le fait que l’affaire est planifiée. En cas d’adoption, la grossesse survient en amont de la décision de donner l’enfant, et du contrat nécessaire pour le faire. En cas de gestation pour autrui, c’est le contrat qui dicte la création de l’enfant. « La naissance planifiée permet l’échange d’un enfant. Cet échange est dans certaines conditions assimilable à la vente d’enfants », écrit-elle.

Elle rappelle à quel point les enfants adoptés partent en quête de leurs origines et prédit qu’il en sera de même pour les enfants nés de mères porteuses. Mais que leur dira-t-on si, comme dans la plupart des cas, l’ovule a été acheté auprès d’une femme inconnue, fertilisé en laboratoire, puis implanté dans le ventre d’un autre inconnue, souvent une femme démunie vivant à l’étranger ?

La sociologue s’en prend au passage aux couples gais, qui constituent un important contingent de couples commanditaires. Elle déplore qu’ils n’acceptent pas leur condition d’« infertilité sociale » et se croient autorisés à tous les moyens pour réaliser leur rêve parental au nom du « droit à l’enfant », qu’elle juge fumeux.

Une justice en dilemme

Au Québec, le contrat entre parents d’intention et mère porteuse est « nul de nullité absolue ». Mais il est arrivé qu’un couple ramène de l’étranger un enfant sorti du ventre d’une autre et réclame des tribunaux, au nom de « l’intérêt supérieur » de cet enfant, qu’il en soit reconnu les parents. Des juges ont acquiescé, ouvrant d’emblée une brèche béante dans l’interdit théorique québécois. La sociologue pense qu’il faut envoyer le signal que cette approche ne sera plus acceptée.

« Les juges pourraient réagir autrement et confier l’enfant à des parents respectueux de la loi », suggère-t-elle. Bref, les confier en adoption sans égard au bagage génétique qui est en partie celui du couple commanditaire.

La sociologue s’attaque justement à l’importance apportée « à la vérité génétique » au détriment du lien charnel entre la mère porteuse et l’enfant. Elle cite deux psychanalystes qui clament qu’« un parent génétique à la naissance, qu’il le veuille ou non, du point de vue du bébé, est un étranger ».

Mme De Koninck reproche enfin aux médecins rendant possibles ces séparations planifiées leur inconséquence, eux qui encouragent autrement dans leur pratique la continuité du lien physique entre le bébé fraîchement sorti et sa mère par le peau à peau à la naissance, les unités kangourous et les hospitalisations mère-enfant pour maintenir ensemble la femme et son nourrisson.

« En développant cette façon de faire, nous mettons en péril le caractère humain de la procréation et ébranlons en conséquence l’essence même de nos rapports, de notre humanité. »

Maternité dérobée: Mère porteuse et enfant sur commande

Maria De Koninck, Éditions MultiMondes, Montréal, 2019, 191 pages