«Promenade en Enfer»: de l’horrible danger de la lecture

Un livre frappé d’interdit de la bibliothèque du Séminaire de Québec
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un livre frappé d’interdit de la bibliothèque du Séminaire de Québec

Dans Une histoire de la lecture, Alberto Manguel rappelle que la censure est « le corollaire de tout pouvoir et [que] l’histoire de la lecture est éclairée par une suite […] d’autodafés ». Des imprimés considérés comme subversifs furent certes immolés au fil du temps, mais aussi fichés avec une frénésie rageuse au catalogue des damnés.

Ainsi, la Congrégation de la Suprême Inquisition publia en 1559 l’Index des livres prohibés, une liste d’ouvrages que l’Église estimait dangereux pour la foi et la moralité des catholiques romains. Le Concile Vatican II l’abrogea en 1966, rappelle Pierrette Lafond dans cette érudite Promenade en Enfer.

L’Enfer dont il est question ici désigne une section de la bibliothèque du Séminaire de Québec, fondé en 1663. Cet espace de marginalité renfermait les volumes de théologie, de morale, de science, de littérature ou d’histoire mis à l’Index depuis l’établissement de la bibliothèque vers 1678.

« C’était une grande pièce […] interdite d’accès » dont « on savait peu de choses », se souvient Henri Dorion. « Paradoxalement [elle était] située au quatrième étage de l’édifice, alors que les livres accessibles se trouvaient au troisième, plus éloignés du Ciel. »

L’Enfer était aussi « un espace symbolique » qui rappelait « le péril encouru pour tout catholique transgressant l’interdit », celui de s’adonner à la lecture des mauvais livres jugés hérétiques, immoraux, séditieux ou diffamatoires par la censure ecclésiastique.

Ce lieu de mémoire livresque unique demeure miraculeusement préservé au sein de la bibliothèque historique du Séminaire de Québec, laquelle relève aujourd’hui du Musée de la civilisation. De cet Enfer où flotte encore « une indescriptible odeur de papier, d’encre et de poussière », Pierrette Lafond a retenu 603 volumes classés selon un système dont le sens d’attribution a été perdu. Objets de méfiance et de polémiques, ces textes séditieux en leur temps révèlent les tabous et les interdits moraux de la société québécoise, de l’époque de la Nouvelle-France au début du XXe siècle.

D’une plume alerte, Lafond dévoile leurs auteurs, imprimeurs, ex-libris et sceaux des libraires. Plus intéressant encore, elle se penche sur « les traces, marques et stigmates » qu’y laissèrent les censeurs au fil de leurs annotations. Ces inscriptions souvent virulentes, ces ratures, voire ces découpages effectués à même les ouvrages, évoquent le « dialogue intime avec le livre censuré ».

Cette minutieuse enquête éclaire le rôle de la censure punitive et de ses institutions en Europe et au Québec. Elle constitue par ailleurs une singulière contribution à l’histoire du livre mis à l’Index, cet « objet investi d’une puissance occulte, suspecte, insoumise, de l’ordre de la contre-culture […] ». Cette « promenade » illustre ce que fut l’horrible danger de la lecture, pour reprendre le titre d’un pamphlet satirique de Voltaire. Elle devrait trouver sa place aux côtés des études d’historiens tels Alberto Manguel, Roger Chartier ou Pierre Hébert dont elle suit si bien les traces.

Promenade en Enfer

★★★ 1/2

Pierrette Lafond, préface d’Henri Dorion, Septentrion, Québec, 2019, 140 pages