«Dostoïevski, un écrivain dans son temps»: dans la tête de Dostoïevski

Portrait de Dostoïevski en 1872, peint par Vasily Perov
Photo: Domaine public Portrait de Dostoïevski en 1872, peint par Vasily Perov

Êtes-vous plutôt Tolstoï ou Dostoïevski ? C’est la question que posait en 1959 le critique George Steiner dans l’un de ses tout premiers livres. « Demandez à un homme s’il préfère Tolstoï ou Dostoïevski et vous connaîtrez les secrets de son coeur », écrivait-il, dans la foulée du philosophe chrétien russe Nicolas Berdiaev pour qui les géants du roman russe incarnaient deux conceptions radicalement différentes de l’existence.

En somme, alors que Tolstoï croyait en un idéal de justice sur terre et parmi les hommes — les autorités soviétiques auront d’ailleurs une préférence marquée pour l’auteurd’Anna Karénine —, Dostoïevski (1821-1881), écrivain mystique et incandescent dont l’oeuvre est traversée par la question de l’existence de Dieu, était au contraire convaincu qu’un mal incurable rongeait l’humanité.

De son côté, l’inimitable Pierre Bayard, auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, n’a pas voulu choisir et a plutôt répondu avec une pirouette (L’énigme Tolstoïevski, Minuit, 2017).

La question est d’actualité alors que paraît enfin en français une traduction de la monumentale biographie que l’Américain Joseph Frank a consacrée à l’auteur de Crime et châtiment.

Mais avec ses presque mille pages, Dostoïevski, un écrivain dans son temps, tenez-vous bien, n’est qu’une synthèse, la version abrégée de l’intégrale en cinq volumes publiés à l’origine entre 1976 et 2002. Seul le quatrième tome avait déjà paru aux Éditions Solin/Actes Sud il y a vingt ans : Dostoïevski. Les années miraculeuses (1865-1871).

Toujours colossal, mais plus digeste, sans que l’on puisse dire que cet exercice est destiné aux estomacs fragiles et aux lecteurs pressés, Dostoïevski, un écrivain dans son temps s’est rapidement imposé comme un modèle de biographie littéraire dans le petit monde des slavophiles et des lecteurs avides de vies d’écrivains. Un monument en grand-angle consacré à un colosse de la littérature.

Longtemps professeur de littérature comparée à l’Université de Princeton, puis à Stanford, Joseph Frank (1918-2013) a consacré une grande part de sa vie à l’écrivain russe. Fouillant les archives, épluchant sa correspondance, recoupant les témoignages, retournant toutes les pierres, le biographe a cherché à faire aussi le portrait de tout le contexte intellectuel dans lequel l’oeuvre de Dostoïevski a pu émerger. Et il le fait magistralement.

Aucun écrivain de l’importance de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, estime Joseph Frank, n’a eu une connaissance aussi approfondie de toutes les couches de la société russe. Si, pendant ses quatre années de bagne en Sibérie — il sera arrêté en 1849 lors d’un coup de filet visant une conspiration anti-absolutiste —, l’écrivain a partagé l’existence de criminels issus du peuple, à la fin de sa vie il était invité au palais du tsar Alexandre II pour rencontrer les plus jeunes membres de la famille impériale.

C’est au bagne, en Sibérie, qu’il a pris conscience de l’attachement profond des Russes — y compris les petits criminels — aux traditions chrétiennes. Depuis Les pauvres gens jusqu’aux Frères Karamazov, une question hante son oeuvre : « Comment un Dieu d’amour a-t-il pu créer un monde dans lequel le mal existe ? »

En haute altitude

Si la vie même de l’auteur, pleine d’éclats et de fractures, suffit à fasciner, l’approche biographique « traditionnelle » a vite semblé insuffisante à Joseph Frank pour éclairer l’homme et son oeuvre monumentale. Il était impératif à ses yeux de restituer le pays et l’époque, les penseurs, les rencontres et les idées qui ont alimenté ses propres idées et ses oeuvres.

Et pour le biographe américain, l’essentiel n’est pas dans les disputes qui opposent les personnages : « Il est dans le fait que leurs idées constituent une part de leurs personnalités, à tel point qu’idées et personnages deviennent indissociables. »

Pendant ses « années miraculeuses », Dostoïevski a enchaîné Crime et châtiment (1866), L’idiot (1868-1869), L’éternel mari (1870) et Les démons (traduit aussi sous le titre Les possédés, 1871), critique en règle des milieux libéraux que l’écrivain avait lui-même fréquentés.

Sept années marquées par les crises d’épilepsie, des problèmes de dépendance au jeu, l’insécurité financière, les conflits politiques, la mort d’un enfant. Une vie au bord du bord du gouffre, prodigieusement fertile.

Autant d’éléments qui font de Dostoïevski, estime son biographe, « l’égal des tragiques grecs et élisabéthains, de Dante, de Milton et de Shakespeare. Rares sont les romanciers qui se sont élevés à de telles altitudes ». Un enthousiasme difficile à contredire.

Extrait de «Dostoïevski, un écrivain dans son temps»

« De tous les écrivains russes de la première moitié du XIXe siècle — Pouchkine, Lermontov, Gogol, Herzen, Tourgueniev, Tolstoï, Nekrassov — Dostoïevski est le seul à être issu d’une famille de la noblesse terrienne. Quand il se comparera à son grand rival Tolstoï, Dostoïevski définira l’oeuvre de ce dernier comme celle d’un “historien” plus que d’un romancier. »

 

Dostoïevski, un écrivain dans son temps

★★★★ 1/2

Joseph Frank, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Ricard, Éditions des Syrtes, Genève, 2019, 984 pages