«Fulminologie»: ce qui se cache sous le gâteau rose pastel

Bien qu’elle soit pour l’essentiel une très fine observatrice de l’intime, Lesley Trites est également la chroniqueuse des conséquences avec lesquelles doivent vivre les femmes qui souhaitent éprouver les limites de leur liberté.
Photo: Isabelle Lafontaine Bien qu’elle soit pour l’essentiel une très fine observatrice de l’intime, Lesley Trites est également la chroniqueuse des conséquences avec lesquelles doivent vivre les femmes qui souhaitent éprouver les limites de leur liberté.

Un rêve pastel à trois étages. Tel est le titre d’origine — A Three-Tiered Pastel Dream — du premier recueil de nouvelles de Lesley Trites, une référence au gâteau d’anniversaire qu’abandonnera, en même temps que sa famille, une de ses narratrices.

Voici désormais ce même livre coiffé, dans sa traduction française, du titre Fulminologie, un choix plus propre à cultiver le mystère, mais correspondant tout aussi bien à la nature de l’oeuvre qu’il annonce.

 

La fulminologie est la science de la foudre, et c’est la foudre qui gronde dans la poitrine de ces femmes que révèle l’Anglo-Montréalaise, après avoir gratté les nombreuses couches de crémage dont elles ont enduit leurs désillusions.

Une enfant issue d’une histoire d’un soir permet à sa mère éternelle célibataire d’enfin goûter à la sérénité, jusqu’à ce que tombe un diagnostic de trouble de l’autisme. Un voyage à travers le monde ne parvient pas à sauver un couple de l’incommunicabilité dans laquelle il s’englue. Une médecin cède à la culpabilité dans laquelle la plonge sa double vie d’urgentologue et de parent.

C’est le moment où le montage précaire que sont les existences de ces femmes finit par s’effondrer que saisissent ces fictions où deuil rime souvent avec déni.

Le couple est d’ailleurs rarement ici le lieu de l’authenticité totale et entière, mais plutôt celui d’une sorte d’accommodement, témoignant moins d’un désenchantement que d’une une forme de pragmatisme cousine de la résignation.

Un ancien mannequin est obsédée dans « Rituels » par l’apparence de sa peau, une nouvelle où le maquillage, et son impuissance à gommer toutes les imperfections d’un visage jadis acnéique, devient la métaphore d’un passé qui refuse de disparaître, ou peut-être même d’une vérité enfouie tentant de se manifester. « Je colle des morceaux de papier de toilette sur les zones qui saignent et j’ouvre ma petite palette de fonds de teint, de poudres et d’ombres. Je travaille lentement, minutieusement, pour essayer de camoufler le tout. […] Les cicatrices disgracieuses s’entêtent à transparaître. »

Bien qu’elle soit pour l’essentiel une (très fine) observatrice de l’intime, Lesley Trites est également la chroniqueuse des conséquences — isolement, jugements, violence — avec lesquelles doivent vivre (encore) les femmes qui souhaitent éprouver les limites de leur liberté.

Et si certains de ses personnages masculins sont parfois carrément des agresseurs (« Quelque part »), ils sont pour la plupart juste un peu trop heureux d’ignorer leurs propres privilèges, ou les rapports de pouvoir qui façonnent leur couple.

L’écrivaine offre ainsi la preuve convaincante qu’aligner son travail de fiction sur ses convictions féministes ne suppose pas d’ériger des héroïnes féminines irréprochables, au contraire.

Les personnages de Fulminologie n’ignorent rien de la jalousie, du mensonge ou de la lâcheté, auxquelles elles s’en remettent parfois pour échapper aux injonctions à la perfection qui les enchaînent à l’échec, mais aussi tout simplement parce qu’il en va parfois ainsi du genre humain.

Fulminologie

★★★ 1/2

Lesley Trites, traduit de l’anglais par Annie Pronovost, Marchand de feuilles, Montréal, 2019, 304 pages