«Les retranchées»: à bas la mère idéale!

Malgré son regard critique et sombre sur la société, Fanny Britt n’hésite jamais à relever ses propres contradictions, à s’interroger sur ses préjugés, ses erreurs et ses peurs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Malgré son regard critique et sombre sur la société, Fanny Britt n’hésite jamais à relever ses propres contradictions, à s’interroger sur ses préjugés, ses erreurs et ses peurs.

Dans son premier essai publié chez Atelier 10, Les tranchées, en 2013, Fanny Britt se désolait de son sentiment de culpabilité omniprésent, celui d’une mère ne correspondant pas aux modèles et aux idéaux portés aux nues dans l’espace public. Cette perfection homogène à laquelle on la pressait d’adhérer lui semblait à la fois absurde, inatteignable et inévitable, véritable moteur d’une honte souveraine de ses actions et de sa propre mise en scène.

Six ans plus tard, la colère sourde qui grondait au fond d’elle s’est concrétisée et affirmée, offrant l’étincelle créatrice nécessaire pour replonger dans le sujet délicat, polarisant et extrêmement personnel de la maternité, poursuivant ainsi le dialogue entamé avec ces lectrices et lecteurs lors de la publication du premier tome.

« Je ne sais pas si ça a un lien avec le fait que j’ai eu 40 ans l’année dernière, mais j’ai de plus en plus l’impression que je dois à mes convictions d’être assumées, indique l’auteure, rencontrée dans un café de la rue Beaubien, à Montréal. Je constate que, si on ne prend pas position, on choisit le consensus et on ne peut jamais atteindre de vérités plus fragiles et plus complexes. »

Les retranchées s’éloigne donc du constat et de la dénonciation passive pour s’ériger en véritable refus de la mère idéale — cette femme à l’éternelle beauté autour de laquelle se multiplient les enfants biologiques — consacrée par l’industrie et les valeurs néolibérales qui sous-tendent notre société.

« Dans le réel, les modèles se multiplient. Autour de moi, je vois des gens qui élèvent des enfants seuls, des gens qui choisissent de ne pas en avoir, et d’autres qui ne peuvent en avoir et qui revendiquent cette identité et leur droit d’exister. Or, dans la mise en scène que sont les médias sociaux, on ne perçoit pas cette diversité. »

Fanny Britt s’attarde notamment à la figure de l’influenceuse, cette amie virtuelle qui, sous le prétexte d’une intimité factice, tente de nous vendre mille et un produits. « Mon objectif n’est pas de heurter les gens qui gagnent leur vie de cette façon. Je sais que plusieurs personnes le font avec la meilleure foi du monde. Mais j’ai l’impression qu’en restreignant lanotion de succès, ça renforce l’isolement des parents plutôt que de le briser. »

J’ai de plus en plus l’impression que je dois à mes convictions d’être assumées. Je constate que, si on ne prend pas position, on choisit le consensus et on ne peut jamais atteindre de vérités plus fragiles et plus complexes. 

Malgré son regard critique et sombre sur la société, Fanny Britt n’hésite jamais à relever ses propres contradictions, à s’interroger sur ses préjugés, ses erreurs et ses peurs.

Par exemple, sa réflexion sur la charge mentale et émotionnelle que contribuent à renforcer ces « mères idéales » lui permet de réaliser que les hommes, par l’absence de modèles consacrés de paternité, en sont préservés, une situation qui contribue à renforcer les inégalités. Or, pour la mère de deux garçons, cette absence de modèle est aussi salvatrice.

Un paradoxe

« La mère en moi est déterminée à les protéger des modèles toxiques qui nous étouffent, nous, les filles. En même temps, comme féministe, je veux qu’ils participent à cette discussion de manière engagée. Je veux qu’ils comprennent que je prends leurs préférences en compte constamment dans la vie, pour établir un climat familial sain. Je souhaite qu’ils trouvent dans cette absence de modèle leur propre voie pour s’engager réellement et prendre un peu de cette charge émotionnelle sur leurs épaules, à leur manière. »

L’écrivaine affirme que ce paradoxe entre la quête perpétuelle de la perfection et son refus a contribué à faire des dernières années de sa trentaine une période sous le signe d’un pessimisme profond, duquel elle s’extirpe graduellement.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« J’avais l’impression qu’on s’était abandonnés au capitalisme, qu’on avait participé massivement à l’assassinat de notre propre humanisme. À force de vouloir correspondre à notre idée collective du succès, on a perdu le contact avec nos vrais désirs. Est-ce que je veux un autre enfant ou je veux correspondre à une idée de moi qui existe dans notre société spectaculaire ? Je ne détiens pas la vérité, mais personnellement, j’ai commencé à aller mieux lorsque j’ai renoncé à l’idée du succès. »

Malgré tout, Fanny Britt refuse de céder au désespoir. Et c’est dans sa famille, ses enfants et leur génération qu’elle trouve la force de percevoir une lumière au bout du tunnel.

« Je vois mon fils de 17 ans et ses amis qui délaissent de plus en plus les réseaux sociaux. Les filles de son âge me semblent plus libérées des contraintes de genre. Je crois que cette génération va inverser la tendance et recréer des liens véritables. Pour briser la rigidité des modèles, il faut rétablir les relations humaines, avec toute la complexité qu’elles supposent. »

Pour Fanny, l’intimité, qui est actuellement dénaturée par son exposition sur la place publique, est essentielle à la construction et à la connaissance de soi. « Ça a l’air quétaine formulé comme ça, mais c’est l’amour qui agit comme bouclier pour repousser ces idées factices et médiocres philosophiquement de ce qu’est une bonne vie. La famille, biologique ou choisie, en est au centre. Il faut donc conserver et nourrir précieusement ces liens, et traiter les réseaux sociaux comme une place publique, et pas comme un espace d’intimité. C’est optimiste ça, non ? Il me semble que c’est faisable ! »

Les retranchées − Échecs et ravissement de la famille, en milieu de course

Fanny Britt, Atelier 10, Montréal, 2019, 108 pages. Parution le 14 mai.