«White»: plaidoyer pour gazouiller en paix

Bret Easton Ellis brosse le portrait d’un homme hermétique au changement.
Photo: Nicholas Hunt Agence France-Presse Bret Easton Ellis brosse le portrait d’un homme hermétique au changement.

S’il y a quelque chose à retenir de White, le premier essai du célèbre romancier américain Bret Easton Ellis, c’est qu’il est un fier partisan de cette pensée populaire et mille fois remâchée — reflet de notre inaptitude collective au débat — que constitue le « on ne peut plus rien dire ».

À mi-chemin entre le journal intime et l’essai, White se veut avant tout une provocation ; son argumentaire étant systématiquement exposé sur le ton exaspéré et teinté de l’ironie de l’homme blanc dont les privilèges sont menacés, derrière lequel on ne peut s’empêcher d’imaginer le sourire narquois de l’auteur, se frottant les mains, l’air de dire : « Est-ce que j’ai réussi à vous choquer ? »

Fier membre de la génération X — qu’il qualifie de « la plus pessimiste et ironique de l’histoire » —, Ellis crache sa rage sur les millénariaux, cette « génération dégonflée et narcissique » qui carbure à la dictature des likes et attaque les guerriers de la justice sociale qui s’offensent dès qu’une minorité est remise en question ; une censure « fasciste » qui menace la liberté d’expression. Il remet aussi en question ces femmes « hystériques » qui s’insurgent contre Playboy et autre objectification de leur image, et espèrent changer le regard, le désir et la nature des hommes, et dénonce avec délectation la victimisation de la gauche américaine devant le succès et le taux de satisfaction de Donald Trump.

Sous ses apparences de fin analyste du climat social et du discours politique — apparences renforcées par un style pompeux mais efficace, qui témoigne de sa grande connaissance de la culture américaine —, l’argumentaire d’Ellis n’est pas beaucoup plus élaboré que celui qu’on retrouve à coups de 140 caractères sur son fil Twitter.

L’auteur d’American Psycho ne parvient qu’à tirer des conclusions hâtives et aucunement documentées à partir de ses expériences personnelles — de ses dîners entre amis où chacun s’offense pour un oui ou pour un non aux réactions acerbes que suscitent ses tweets, parmi lesquels il affirme que regarder la série musicale Glee est similaire à marcher « dans une flaque de VIH » et estime que la réalisatrice américaine Kathryn Bigelow n’obtiendrait pas une telle reconnaissance si elle était un homme.

Alors qu’il se targue de son ouverture d’esprit et de l’importance qu’il accorde à l’opinion de chacun, White brosse plutôt le portrait d’un homme hermétique au changement, nostalgique d’un passé où le politiquement correct était une notion inexistante, où les grands écrivains et artistes de ce monde (desquels il fait résolument partie) étaient libres d’exprimer leur opinion éclairée sans la voir remettre en question et où la parole du commun des mortels demeurait dans la sphère privée ; un monde où l’art pouvait selon lui encore changer le monde.

White recèle son lot d’idées intéressantes sur la liberté d’expression, la mise en scène que constituent les réseaux sociaux et la polarisation du discours public. Or, ces réflexions ne parviennent pas à s’imposer devant l’amertume et l’entêtement enfantin d’un homme qui a oublié que les grandes révolutions et les grandes œuvres naissent souvent d’une banale indignation.

White

★★

Bret Easton Ellis, traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina, Robert Laffont, Paris, 2019, 312 pages